Le Mur, le Kabyle et le marin

Publié le par Jean Dewilde

Le Mur, le Kabyle et le marin

Antonin Varenne m’avait déjà profondément touché avec son précédent roman « Fakirs ». Si ce n’est déjà fait, lisez-le. J’en avais écrit une brève chronique dont je vous mets le lien ci après.

http://jackisbackagain.over-blog.com/article-fakirs-antonin-varenne-108202054.html

Avec ce titre énigmatique paru comme le précédent aux éditions Viviane Hamy, il signe un roman formidable par son intrigue, ses personnages et son écriture.

Qui est le Mur ? Georges Crozat, quarante balais, un boxeur sur le départ ou sur le retour, catégorie poids lourds, flic dans le quatorzième arrondissement. Pas de grands besoins, le Georges. Pas très futé, non plus. C’est d’ailleurs lui qui entame le livre en disputant un match contre un boxeur noir de vingt ans. Premier choc : je n’ai jamais assisté à un match de boxe si ce n’est à la télévision - pour les plus anciens d’entre vous, rappelez-vous les affrontements entre Cassius Clay et Joe Frazier, c’était en…il y a longtemps. Je vous assure que je me suis senti dans la salle, au bord du ring, dans le coin des entraîneurs entre deux rounds ou sur le ring pendant les reprises. Impressionnant de réalisme.

Qui est le Kabyle ? Rachid a vingt-sept ans et est fait prisonnier dans « La Ferme ». Un de ces nombreux endroits destinés à la « recherche du renseignement par la torture ». Ces lieux étaient pompeusement appelés DOP (dispositif opérationnel de protection). Un homme qui par son magnétisme et sa prestance, sans piper mot, impose le respect.

Qui est le marin ? Pascal Verini. Il a vingt ans quand il part pour l’Algérie en août 1957. Il ne connaît pas son affectation. La seule chose qu’il sait est qu’il va passer trente mois dans ce pays qui lui est complètement étranger à combattre un ennemi qui l’est tout autant. Il faut y ajouter cinq semaines car Pascal Verini sera l’un des trois irréductibles à refuser d’aller dans les caves donner un coup de main pour torturer les Algériens faits prisonniers.

Une des nombreuses facettes du grand talent de l’auteur réside dans la composition de personnages éblouissants, des plus humbles aux plus complexes. Georges Crozat, le Mur, en est la plus brillante démonstration.

D’ailleurs, à bien y réfléchir, je me demande pourquoi j’éprouve de la tendresse pour cet homme brutal qui, pour des sommes dérisoires, va casser la gueule à des mecs qu’il ne connaît pas avec pour seule motivation la perspective de passer un moment avec sa prostituée préférée, Mireille. Rien de très preux chevalier.

Et pourtant, je vous mets au défi de ne pas l’aimer ce Mur.

Pascal Verini et Rachid sont des personnages plus complexes dont la guerre a volé leur jeunesse et fait voler en éclats d’obus et tirs à balles réelles leurs rêves d’insouciance et leur foi en un avenir prometteur. Une motivation commune, survivre physiquement et mentalement dans un quotidien rythmé par la peur, les tortures. Un univers glauque et poisseux que l’auteur suggère plus qu’il ne le décrit. Mais ne vous-y-trompez pas, la tension est extrême.

Le point commun entre les trois hommes est qu’aucun d’eux n’a pu bâtir sa vie en faisant ses propres choix. Pour Pascal et Rachid, c’est la guerre qui s’en est chargé. Et Georges est un colosse aux pieds d’argile qui estime qu’il est normal que les autres choisissent pour lui.

L’auteur, en chapitres alternés, nous fait passer de l’Algérie de 1957 au Paris de 2009. Un équilibre parfait. Et c’est finalement un imprévu, un grain de sable, qui va provoquer la rencontre de ces trois personnages. Pascal Verini et Rachid ne se sont plus vus depuis la démobilisation du premier nommé. Mais qu’est-ce qu’un boxeur abruti vient faire dans le décor ?

Antonin Varenne nous livre des dialogues sensationnels ; à titre d’exemple, celui qui figure sur la quatrième de couverture et qui met en scène Georges, chargé contre rétribution de démolir un vieil Arabe.

« Les lèvres de l’Arabe tremblèrent :

  • Qui vous envoie, monsieur ?

Crozat était pétrifié. Une fatigue centenaire embrumait le regard du vieux.

  • Vous ne savez pas ? Si vous voulez, je peux vous expliquer. Depuis le tabassage d’Alain Dulac, je savais que je serais le suivant.
  • Vous avez une arme dans votre poche ?
  • J’ai bien plus que cela, monsieur, j’ai une guerre. »

Dans sa narration, l’auteur crée des scènes, des rencontres sans lien direct avec l’intrigue qui enrichissent le récit, le rendent plus beau et plus dense. C’est aussi cela la griffe « Antonin Varenne ».

Écrire que l’auteur voue une tendresse sans limite à ses personnages est un euphémisme, il les aime profondément avec leurs travers, leur vulnérabilité, leurs obsessions.

L’auteur a indéniablement une plume qui lui est propre et bon sang, elle est magnifique.

Le Mur, le Kabyle et le marin

Antonin Varenne

Éditions Viviane Hamy, mars 2011

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Vincent 18/10/2013 19:39

J'ai comme toi, profondément aimé ce livre et les personnages qu'Antonin Varenne y a placés. On sent dans son écriture l'affection qu'il a pour ses personnages, dont le principal lui a été inspiré par son père. Une belle réussite, vraiment. Je n'ai pas lu "Fakirs", mais il prendra place un de ces jours dans ma liste.
Et encore une fois, très belle chronique, mon ami Jean.

Jean 19/10/2013 11:36

Bonjour Vincent,
Je te dis merci pour le commentaire. Je ne savais pas que le personnage principal lui avait été inspiré par son père, une précision importante. Un roman qui ne s'oublie pas tant les personnages sont ancrés dans ma petite tête et le sentiment de pouvoir en parler dans cinq ans sans rien oublier. Amitiés.

Fabe 18/10/2013 19:23

Merci beaucoup pour cette belle chronique. Tu me fais envie de lire ce livre que je n'ai pas (encore) ! j'ai "Fakirs" que je n'ai pas encore lu non plus.
Merci de ce rappel à l'ordre ;)
Comme tu l'as décrite cette histoire me donne vraiment envie de m'y plonger. Je voulais sortir un peu de ce que je lis pour le moment et tu m'en donne l'occasion.

Jean 19/10/2013 11:31

Bonjour Fabienne,
Dans le paysage français du roman noir, Antonin Varenne a une plume unique.
On ne parle plus de personnages mais de personnes tant il parvient à leur donner vie. "Fakirs" est très différent de "Le Mur, le Kabyle et le marin" et cela montre à quel point l'auteur peut élargir son registre. Amitiés.