Le poil de la bête - Heinrich Steinfest

Publié le par Jean Dewilde

Le poil de la bête - Heinrich Steinfest

Je vous avais déjà fait don d’une chronique sur un roman précédent de l’auteur « Les requins d’eau douce ». J’ai toutes les raisons de vous y renvoyer via le lien http://jackisbackagain.over-blog.com/article-requins-d-eau-douce-de-heinrich-steinfest-105606225.html

C’est avec enthousiasme que j’ai accepté la proposition d’Antoine Bolcato, Assistant Relations presse chez carnets nord, éditions montparnasse. Proposition qui tenait en la lecture et la chronique du dernier né sorti de l’imagination débordante d’Heinrich Steinfest, « Le poil de la bête ».

L’intrigue est la suivante :

Anna Gemini est une blonde discrète, mère célibataire, devenue tueuse à gages pour assurer une vie confortable à son fils Carl, adolescent handicapé dont elle ne se sépare jamais. Mère poule et tueuse freelance : Anna allie les deux sans états d âmes inutiles. Deux principes cependant lui tiennent à cœur : elle part toujours en mission avec son fils, et ses victimes doivent acquitter elles-mêmes, d’ une façon ou d’ une autre, le prix de leur élimination. Après avoir abattu un diplomate norvégien, à la demande de l’épouse de celui-ci, elle tombe sur le détective privé Markus Cheng, Autrichien exilé à Copenhague mais mandaté par le gouvernement norvégien pour enquêter sur le meurtre.
Markus Cheng est l’incarnation du flegme viennois : émotions maîtrisées et distance critique. Autrichien pur jus malgré un physique de Chinois, traversé en permanence par des états d’âme divers et variés, il a perdu sa femme et un bras au cours d’enquêtes précédentes, et ne regrette au fond ni l’un ni l’autre. Il forme un couple incongru avec son vieux chien, Oreillard, devenu incontinent, qui passe son temps à dormir et n’a jamais fait peur à personne. Petit à petit, Cheng s enfonce dans cette enquête en forme de sables mouvants, où tout le monde se connaît et court après le même Graal : la formule secrète de la première Eau de Cologne (4711), qui serait un élixir de vie éternelle.

Entrer dans l’univers de cet auteur autrichien, c’est comme monter dans une attraction foraine dans laquelle vous savez que vous n’aurez plus aucun repère spatio-temporel. Renoncer à avoir la main mise sur l’histoire, vous abandonner en quelque sorte.

C’est en effet dans un monde tout à fait singulier que l’auteur nous emporte. Personnages uniques et décalés, complètement baroques ou rococo baroques. Un monde de dingues mâtiné de normalité où tout le monde s’agite, ment, trompe, fait l’intéressant, un monde affligeant d’hypocrisie où les apparences sont reines. Ce pourrait être triste à mourir, c’en devient drôle et pétillant comme ne l’est pas un flacon d’Eau de Cologne, la fameuse 4711.

Je vous sens hésitant, troublé. Voici un dialogue entre Anna Gemini, la tueuse et Markus Cheng, le détective manchot ou à un bras, ce qui n’est pas la même chose si je suis les préceptes de la philosophie de Ludwig Wittgenstein, cet énorme philosophe autrichien auquel je ne comprends rien, mais alors rien de rien. En effet, le point de vue diffère selon que l’on insiste sur l’absence d’un bras ou au contraire sur la présence de ce dernier. Mais ce brave Ludwig m’égare, voici l’extrait :

« De son côté, Anna Gemini se laissa entraîner – comme si souvent, ces derniers temps – à improviser. Elle dit :

« Faisons les choses dans l’autre sens. C’est moi qui vous invite. Ce soir, il y a un concert, une première. Ça vous tente ? »

Cheng réfléchit, puis répondit :

« Je ne raffole pas vraiment de la musique. Mais quand il s’agit d’une première, on est sûrs au moins que la musique est fraîche.

  • On dirait que vous parlez de poisson.
  • Et pourquoi pas ? Je préfère manger du cabillaud frais que du maquereau pourri alors que j’aime le maquereau, mais pas le cabillaud. Autrefois je disais toujours que s’il fallait écouter de la musique, ce seraient les Rolling Stones. Mais depuis leur dernier disque, je sais ce que c’est, le maquereau pourri. »

J’adore !

Je pourrais vous en citer bien d’autres mais tel n’est pas le but de cette chronique. « Le poil de la bête » est bien plus qu’un roman policier ou roman noir comme il est indiqué sur la couverture. Un focus sur la ville de Vienne et de ses habitants avec quelques escapades à Stuttgart et Copenhague. Je connaissais le flegme britannique, je découvre le flegme viennois incarné par Markus Cheng, le détective privé. Il n’agit jamais sans avoir réfléchi longtemps, très longtemps, trop longtemps. Il sait ce que veut dire prendre de la hauteur, du recul face aux événements. Et son chien, Oreillard semble avoir parfaitement assimilé le caractère de son maître. Voilà bien un clébard qui n’embête personne mais auquel il est difficile de s’attacher aussi. La sacro-sainte bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. Mais que fait-on lorsqu’il n’y a pas de bouteille ?

Ce roman jouissif, tonique et vivifiant est une magnifique allégorie de l’être humain dans tous ses états. Drôle, cocasse, impertinent mais aussi grave, parfois, « Le poil de la bête » nous offre une belle opportunité d’évasion dans un monde où les destins des personnages n’ont en apparence rien de commun avec notre ordinaire. Mais grattez un peu !

Je termine cette chronique en écrivant que le roman m’a semblé trop long, 656 pages bien remplies, ce n’est pas rien. Il vous faudra vous réconcilier ou redécouvrir le subjonctif imparfait, ça, c’est plutôt une bonne nouvelle et accepter de prendre dans la figure une bordée de figures de style allant de la banale comparaison ou métaphore au célèbre oxymore que vous vénérez tant, une autre bonne nouvelle.

Vous l’aurez compris, une lecture pas toujours facile mais diable, faut-il toujours céder le pas à la facilité, une des vicissitudes de notre société !

Je félicite Corinna Gepner pour son remarquable travail de traduction.

Je rappelle qu’Heinrich Steinfest a été quatre fois lauréat du prix du roman policier allemand, que son sens littéraire a séduit le jury du prix du roman allemand (Deutscher Buchpreis), l’équivalent du Goncourt : « Le poil de la bête » a été retenu dans la short-list en 2006 et a été vendu en 60 000 exemplaires en Allemagne, excusez du peu.

Le poil de la bête

Ein dickes Fell

Heinrich Steinfest

Carnets Nord, 2013

Publié dans polars autrichiens

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article