Ce qui n'est pas écrit - Rafael Reig

Publié le par Jean Dewilde

Ce qui n'est pas écrit - Rafael Reig

Il y a des livres qui mettent mal à l’aise et parfois même, très mal à l’aise. Ce qui n’est pas écrit est de ceux-là. Un roman noir, franchement très noir qui m’a scotché par sa trame et ses personnages.

Carlos, divorcé de Carmen, emmène son fils, Jorge en montagne. Il le voit très peu. Il trouve aussi que cet ado de quatorze ans est bien trop gâté par sa mère, renfermé, maladroit, poltron et rondouillet. Trois jours pour en faire un homme ou tout au moins pour amorcer le passage à l’âge adulte, voilà l’objectif qu’il s’est fixé. Carmen, restée seule dans son appartement, tombe sur un manuscrit que Carlos a délibérément laissé traîner au moment de venir chercher son fils. Presque malgré elle, elle en commence la lecture et ne pourra plus le lâcher ; en effet, cette fiction écrite par son ex est pleine de sous-entendus, de reproches, de menaces voilées contre elle et son fils. Très vite, l’angoisse la prend aux tripes, elle a beau se raisonner, se dire que c’est un polar et que c’est son côté mère poule qui lui joue des tours, rien n’y fait. Et, comme un fait exprès, ses tentatives pour tenter de joindre Carlos et Jorge sur leurs portables s’avèrent infructueuses. Pas de réseau, c’est l’explication la plus rationnelle, la plus logique, celle qui lui convient le mieux et qui rassure mais…

Voilà un résumé de l’intrigue, évitez de lire la quatrième de couverture, elle en dit trop.

Nous suivons donc en simultané et en parallèle Jorge et son père d’un côté et Carmen et le manuscrit écrit par Carlos, de l’autre. Et la tension s’installe, palpable, pesante. J’ai plongé tête la première dans ce huis clos angoissant où tout est possible, du pire au meilleur, enfin, soyons de bonne foi, on est dans un roman noir, alors le meilleur…

Le titre du manuscrit de Carlos s’intitule « Sur la femme morte ». Nous le découvrons en même temps que Carmen. Il y a du « Pulp Fiction » dedans, sauf que ce n’est absolument pas drôle. C’est brutal, plat, vulgaire.

L’enlèvement d’une jeune femme, fille d’un puissant industriel. Séquestrée, droguée, violée, elle n’est bientôt plus capable que de répéter inlassablement ces mots : « donne-moi, donne-moi ! » en réclamant sa dope. C’est nauséeux mais c’est une fiction bien sûr, pas de quoi fouetter un chat et certainement pas de quoi s’affoler, se rassure Carmen. Mais pourquoi donc se sent-elle de plus en plus mal en lisant la prose de Carlos ?

Je n’aime pas beaucoup me lancer dans une analyse détaillée des livres que je chronique, ceux qui me suivent le savent. Et je ne le ferai pas davantage ici. Il est manifeste cependant que les thèmes développés par Rafael Reig sont au centre de beaucoup d’existences. Un père divorcé qui s’efforce très maladroitement de nouer une relation forte et vraie avec son fils, ce même fils qui craint de ne pas être à la hauteur des espérances de son père et qui, malgré de louables efforts, ne parvient qu’à l’irriter davantage. Et pour ce père, c’est évidemment la faute de sa femme si la relation avec son fils s’enlise davantage. Ce roman nous parle de notre incapacité à bien communiquer alors même que nous sommes convaincus jusqu’à la moelle que s’il y a une carence à ce niveau, c’est la faute d’un(e) autre. Cette incapacité à dire les choses attise et enfouit les rancœurs, les reproches, entrouvrant les portes du mépris et de la haine.

Ce qui n’est pas écrit révèle de grandes qualités : une intrigue vraiment originale qui sort loin, très loin des sentiers battus, des personnages ordinaires, presque banals qui vivent une aventure qui n’a rien d’extraordinaire en soi. Mais le ressort dramatique qui les lie est le moteur de ce roman. Ce ressort dramatique, c’est le manuscrit de Carlos intitulé « Sur la femme morte » dont deux lectures sont possibles, le texte tel quel ou plus inquiétante, sa lecture entre les lignes, la lecture de ce qui n’est pas écrit.

Ce roman, s’il peut en indisposer certains, est selon moi une belle réussite en dépit de certaines maladresses et lourdeurs. La traduction n’a pas dû être un exercice facile car il s’agit de rendre au plus près les méandres psychologiques et les nuances émotionnelles de l’être humain.

Le parcours de l’auteur mérite que j’en dise un mot : né en 1966 dans les Asturies, il a passé son enfance en Colombie avant de revenir étudier à Madrid. Il a enseigné la littérature aux États-Unis et s’est récemment installé comme libraire. Ce roman a reçu le prix Pata Negra décerné par des libraires.

Ce qui n’est pas écrit

Titre original : Lo que no está escrito

Rafael Reig

Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

Éditions Métailié Noir, janvier 2014

239 pages

Publié dans polars espagnols

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