Reflex - Maud Mayeras

Publié le par Jean Dewilde

Reflex - Maud Mayeras

Je suis impressionné. Ce deuxième roman de Maud Mayeras (après Hématome sorti aux éditions Calmmann-Lévy en 2006 que je n’ai pas lu) n’est ni un polar ni un thriller ni un roman noir, il est les trois à la fois. L’auteure maîtrise les trois genres et sait parfaitement adapter son écriture en fonction de ce qu’elle veut nous raconter. Pourquoi avoir attendu sept ans avant de publier REFLEX ? Je ne connais pas l’auteure mais une chose me semble sauter aux yeux, ce roman a dû demander une réflexion très particulière, une sacrée documentation et un travail d’écriture phénoménal. Parce que ce roman est avant tout un roman à l’écriture remarquable. Bon sang, que la langue française est belle quand elle est si bien exploitée !

Et j’en veux à la quatrième de couverture qui pourrait en faire fuir plus d’un(e). Iris Baudry est photographe de l’identité judicaire. Elle est toujours disponible, toujours, jour et nuit. Pour toujours faire la même chose : immortaliser les corps martyrisés des victimes. Elle shoote en rafales des cadavres pour oublier celui de son fils, sauvagement assassiné onze ans auparavant. Une nouvelle affaire va cependant la ramener dans la ville où elle a grandi et qu’elle déteste, qu’elle maudit. Cette ville n’est pas nommée, ce pourrait être n’importe où, l’horreur n’a pas de domicile fixe et se contrefiche des frontières.

Je ne suis pas grand amateurs de thrillers dans lesquels la souffrance nous est balancée devant les yeux à coups de clichés. Il y a assez de faits divers pour remplir cette mission. Mais ce n’est pas du tout cela que Maud Mayeras nous propose. Au travers d’une double intrigue, deux histoires qui débutent en 1919 et dont je vous dévoilerai un peu, elle brosse un portrait froid et glacial de notre société, elle pointe du doigt, sans accuser, le comportement de nos semblables et le nôtre car n’est-ce pas une antithèse que de dire « nous sommes différents de nos semblables » ?

Iris revient donc dans cette ville qui l’a vu naître. Sa mère est internée dans un établissement psychiatrique. Elle est démente. Dire qu’Iris déteste sa mère est un doux euphémisme. Elle lui rend visite, elle aimerait la voir souffrir tant et plus, la voir crever dans les pires tourments. Mais la souffrance n’est que rarement à sens unique. Iris souffre intensément, de l’intérieur, les yeux voilés et chassieux de sa mère la ramènent au plus profond de ses peurs et de ses angoisses, le regard de cette mère est quasi intolérable, insupportable. Fuir n’apporte aucun apaisement, la confrontation la voit défaite, décomposée. L’auteure nous livre des pages formidables de ce huit clos étouffant. Tout en écrivant, je parcoure certains passages et j’en ai des frissons. Cette démence, elle la décrit si bien !

Parallèlement, un jour de septembre 1919, Julie Carville, toute joyeuse de de fêter son treizième anniversaire dans quelques jours, rentre chez elle en empruntant un raccourci. Sa vie va définitivement basculer en l’espace de quelques minutes sous les coups de boutoirs de deux brutes. Elle ne peut cacher bien longtemps cette grossesse aux yeux de ses parents. Les on-dit, les ragots, la rumeur font le reste. Les parents se rangent du côté de la masse. Ils ne peuvent décemment pas garder chez eux une enfant d’aussi peu de vertu. Julie est confiée à un pensionnat pour jeunes filles, elle y apprendra les bonnes manières, la discipline et surtout y accouchera de son bâtard. Le rideau est tiré, Julie ne reverra plus ses parents. Point n’est besoin de vous décrire ce qu’est la discipline dans ces institutions. L’enfer chez les bonnes sœurs, Belzébuth chez les nonnes. Une écriture admirable dans la justesse du ton, le choix des mots, d’une très grande sensibilité.

Hasard, destin, fatalité ? Quel mot est le plus approprié pour dire l’indicible ? Un fil invisible, à nos yeux, se tisse cependant inexorablement entre ces deux histoires à mille lieues l’une de l’autre. On pressent que cela va très mal finir, cette petite boule dans nos tripes enfle, enfle. On se surprend à vouloir arrêter le cours du temps. A part refermer le livre, ce qui exige une force de caractère hors du commun et pas franchement souhaitable dans le cas d’espèce, il n’y pas d’échappatoire. Il faut aller au bout, toucher le fond. Reste cette question, lancinante et douloureuse : fallait-il la connaître, la vérité ?

Un énorme coup de cœur pour ce roman, un énorme bravo à la romancière. Une de mes lectures marquantes de cette année 2014.

REFLEX

Maud Mayeras

Éditions Anne Carrière 2013

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Collectif Polar 19/02/2015 17:25

Je viens faire ma curieuse.
Et je vois avec plaisir que toi aussi tu as succombé à Maud Mayeras.

Aurélie 12/12/2014 16:45

Il est super oui et Hématome son 1er est vraiment bien aussi!

Jean (jackisbackagain) 12/12/2014 18:55

Bonsoir Aurélie,
Je te remercie du commentaire que tu as gentiment laissé. Je sais que "LUX" sort bientôt, je ne sais pas quand. mais je ne manquerai pas sa sortie. Quant à "Hématome", je dois le trouver en poche sans problème. Amicalement.

Vincent GARCIA 10/12/2014 17:57

Très belle chronique, mon ami Jean. Ce roman est vraiment un de ceux qui te marquent pendant quelque temps et dont a du mal à se défaire. Amitiés.

Jean (jackisbackagain) 11/12/2014 15:32

Vincent, mon ami,
Je ne peux qu'abonder dans ton sens. Dans 10 ans, si on me demande si j'ai lu REFLEX, je n'aurai pas l'once d'une hésitation. Amitiés.

Collectif Polar 10/12/2014 13:04

Super chronique, un roman qui m'a tellement marquée que j'en suis rester sans voix durant trois mois.
Merci monsieur Jean. :)

Jean (jackisbackagain) 10/12/2014 13:51

Hé bien Geneviève, trois mois, c'est bien long ! Rassure-toi, il me hante ! Amitiés.

Satrape 10/12/2014 11:02

Wow, superbe chronique qui me donne juste envie de dévorer ce livre ! J'espère qu'il croisera ma route !

Jean (jackisbackagain) 10/12/2014 13:49

Il ne tient qu'à toi de croiser la route de REFLEX. Et il y a des rencontres qu'il faut savoir provoquer. Fonce. Merci pour ton commentaire. Amitiés.