À mains nues - Paola Barbato

Publié le par Jean Dewilde

À mains nues - Paola Barbato

L’amitié est une erreur, l’affection une faiblesse.

Autant vous prévenir d’emblée, À mains nues est un roman d’une brutalité et d’une violence inouïes. Ceux qui suivent mon blog seront sans doute étonnés que j’aie lu pareil livre. Et, pour être tout à fait sincère, je le suis aussi.

L’intrigue est assez simple et par là même, redoutable. Un soir, au cours d’une fête, Davide, seize ans est kidnappé. Il est jeté à l’arrière d’un camion dans l’obscurité la plus noire. Tétanisé, il réalise sans le voir qu’il y a quelqu’un d’autre dans la remorque. Tout va très vite. L’autre se jette sur lui pour le massacrer. Le simple réflexe de survie entraîne Davide à se défendre et à tuer son premier homme. Il est ensuite « sorti » du camion et hébergé dans les caves d’une usine avec d’autres hommes, plus âgés, plus fourbes, plus vicieux et plus expérimentés.

Minuto, un homme d’une soixantaine d’années, raffiné, cultivé, va prendre Davide sous son aile. Il va l’entraîner, le former, le façonner jusqu’à en faire une machine à tuer froide et implacable. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : tous ces hommes sont là pour combattre à l’instar des combats de chiens. Une différence de taille : lors des combats de chiens, on peut cesser les combats quand un des deux molosses a définitivement pris l’ascendant sur l’autre, rien de tout cela ici, seule la mort sonne la fin des hostilités. Les spectateurs qui assistent à ces joutes mortelles sont triés sur le volet, des sommes colossales sont pariées sur les lutteurs.

Davide va petit à petit développer et vouer une véritable admiration pour son mentor ; comme un chien vis-à-vis de son maître. Peur de le décevoir, de ne pas être à la hauteur, de ne pas livrer le combat parfait, à savoir tel que voulu par Minuto. Davide devient à son corps défendant l’objet d’un véritable culte, une icône, on l’adore, on l’adule, il est LE chien que l’on veut voir, celui qui donne la mort avec style et brio, rapidement ou lentement selon les consignes de son maître.

Il n’y a pas de lumière dans ce bouquin, on descend dans les ténèbres dès les premières pages et on en ressort à la dernière ligne de la dernière page, interloquée, choqués, voire écœurés. On est comme aspirés dans cette noirceur, dans l’obscurité de cette cave où les Chiens se reposent, dorment, pansent leurs plaies après leurs combats s’ils l’ont emporté, bien évidemment. Dans le cas contraire, un gardien vient, sans un mot, chercher les quelques affaires personnelles du compagnon mort au combat. Compagnon est un bien grand mot car il n’est pas souhaitable de s’attacher à quiconque quand la mort peut frapper à chaque instant.

Aucun espoir à entretenir. On rentre dans l’Organisation soudainement, arrachés à la vie quotidienne parce que les recruteurs ont décidé de jeter leur dévolu sur vous, selon des critères que vous ne connaîtrez jamais. Comme dans toute société, il y a une hiérarchie et des « aménagements » possibles mais jamais, au grand jamais, on ne sort ni s’échappe des griffes de la toute puissante Organisation. Davide va pourtant tenter sa chance mais il n’est plus rien à l’extérieur, juste une créature minable, perdue, larmoyante, sans aucun repère, abandonnée tel un chien par ses maîtres lors de l’exode des vacances annuelles. Le retour au bercail, dans la cave, est la seule voie possible.

Cette orgie de violence rebutera pas mal de lecteurs. Les questions qu’il ne faut à aucun prix se poser sont les suivantes : à quoi cela sert-il d’écrire un roman comme celui-là ? Qu’est-ce que j’en retire, moi, lecteur, au bout du compte ?

Le fait est que ce roman est rudement bien écrit, une écriture dépouillée certes mais qui colle parfaitement au propos. Et s’il est quasi certain que vous n’arriverez pas à éprouver la moindre empathie pour les personnages, vous trouverez peut-être beaucoup d’intérêt dans la relation Davide-Minuto ou comment s’avilir corps et âme devant son bourreau.

À mains nues a un formidable pouvoir de séduction et de fascination, jamais je n’ai été tenté de mettre un terme à ma lecture ou d’en accélérer le rythme en passant quelques pages de ci, de là. Et le final qui tient en peu de mots est somptueux. N’oubliez pas : L’amitié est une erreur, l’affection une faiblesse.

À mains nues

Titre original : Mani Nude

Paola Barbato

Traduit de l’italien par Anaïs Bokobza

Éditions Denoël, 2014

Publié dans polars italiens

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Commenter cet article

mickaéline Cuny 10/04/2015 11:26

Tu m'as presque donné envie de le relire :S

Jean (jackisbackagain) 11/04/2015 17:37

A priori, je ne le relirai pas connaissant la fin qui est magique. Amitiés.

La Petite Souris 09/04/2015 18:49

A l'inverse de notre ami Vincent, pour ma part je me laisserai tenter, d'ailleurs je me suis procuré l'ouvrage il y a peu. Amitiés

Jean (jackisbackagain) 11/04/2015 17:34

Mon mulot, mon lérot, ma musaraigne, voilà un livre qui va à coup sûr t'arracher certaines réflexions. Amitiés.

Vincent 09/04/2015 16:40

Après ta chronique, je ne me sens pas tenté par ce roman. Même s'il est bien écrit, la violence pour la violence ne m'attire pas plus que ça. Pas que je sois une chochotte, la violence ne me dérange pas dans un roman, si elle sert un propos dans l'histoire.
Peut-être y succomberai-je, mais j'ai d'autres titres en attente en ce moment.
Amitiés.

Jean (jackisbackagain) 11/04/2015 17:29

Vincent,
Je suis quasi certain que nous avons les mêmes goûts en matière de littérature policière. Et je ne lis pas ou de bouquins où la violence est là parce que les gens aiment ça. Ici, c'est très différent. L'auteure se penche sur les relations entre ce jeune homme kidnappé et les relations qu'il va nouer et développer avec son kidnappeur. C'est fin et bien foutu. Amitiés.

Jean (jackisbackagain) 09/04/2015 13:49

Pascal,
Ce n'est pas faux mais "À mains nues" possède sa propre originalité,
Amicalement.

Pascal 09/04/2015 13:35

On dirait un melange de fight club et d'Histoire d'O ;)