Voici le temps des assassins - Gilles Verdet

Publié le par Jean Dewilde

Voici le temps des assassins - Gilles Verdet

Avant de rentrer dans le vif de ce superbe polar, je m’interroge: à quel tour de passe-passe les Éditions Jigal ont-elles recours pour dégoter ainsi des auteurs au talent fou ? Ce ne sont pas des lapins qu’ils font sortir de leur chapeau mais de splendides et brillantes plumes qui ont toutes un point en commun : l’humain au centre avec ses certitudes et questionnements, ses contradictions, ses errements, ses dérapages. La rencontre à chaque fois renouvelée de personnages de chair et de sang qui charrient des émotions intenses, contradictoires au travers d’intrigues justaucorps qui touchent, émeuvent. Bien souvent aussi, des personnages qui ne maîtrisent pas grand-chose dans leur existence et qui soudainement se voient confrontés à des événements qui les dépassent. C’est dans leur capacité à réagir, à faire face qu’ils gagnent en épaisseur, en consistance et deviennent nos compagnons de route. C’est ça le label Jigal. Je n’écris pas cela pour tailler un costume trois pièces à son maître d’œuvre, Jimmy Gallier dont il se serait d’ailleurs rapidement défait. Mais je tiens, comme beaucoup d’autres sans doute, à saluer cette démarche éditoriale ciblée qui demande flair, audace et passion. Il tient à nous, lecteurs et blogueurs de tous bords, de la soutenir et de l’encourager.

Après cette parenthèse un peu longue et à laquelle je tenais, venons-en à ce Voici le temps des assassins de Gilles Verdet.

Un casse à Saint-Germain-des-Prés qui tourne mal. Un braqueur au tapis, Simon, flingué à bout portant par deux princesses saoudiennes qui se tirent avec le butin… Paul en réchappe et s'enfuit sans comprendre… Ailleurs, une femme s'immole en chuchotant un poème… Puis c'est au tour des autres, les amis de Paul, de mourir au son des rimes : écrasé, flingué sur les vers de Verlaine, suriné, étouffé en écoutant Rimbaud… Tous d'anciens anars rescapés des temps d'avant… Avant la semaine sanglante… Avant que l'eau noire de la Seine ne réveille des souvenirs oubliés… Avant le temps des assassins…

Ce n’est certes pas par envie que Paul se décide à enquêter sur la mort brutale de son ami d’autant qu’il est plutôt mal mis, coauteur du casse de la bijouterie. D’une part, il y a Marianne, la veuve de Simon envers laquelle il se sent responsable et d’autre part, ses amis Georges - poussé sur les rails d’une station de métro, Bernard - lacéré de coups de poignards en plein jour dans les jardins du Palais-Royal, Guillaume - égorgé et amputé dans son propre abattoir disparaissent les uns après les autres. De quoi nourrir sa peur et de s’interroger avec angoisse sur les mobiles de ces meurtres.

De la bouche de Marianne, Paul entend parler du club des vilains bonshommes. Elle n’en sait pas plus, juste que Simon prononçait et répétait ces mots-là dans ses conversations téléphoniques, l’air troublé et accablé.

Paul est notre narrateur. Photographe. Il tire le portrait d’écrivains à l’occasion de la sortie de leur dernier ouvrage. Il est brillant dans cet exercice. Son métier lui a fait rencontrer pas mal de monde et notamment Jean-Philippe Gallet, historien, auteur d’un ouvrage sur l’art du pliage des serviettes. Lors d’une manif à Lyon dans laquelle Paul est englouti, il est accosté par le professeur Gallet qui n’a pas oublié cette séance photos. Avec lui, il s’intéresse à cette histoire de vilains bonshommes. Pour l’essentiel, il s’agit d’un groupe d’artistes regroupant diverses disciplines, actifs à Paris entre 1869 et 1872. S’il n’y avait eu Rimbaud et Verlaine, ce collectif n’aurait pas eu la renommée qu’on lui a accordée. Cela dit, Paul nage en pleine confusion. Difficile, audacieux et franchement illusoire de vouloir trouver des liens avec les meurtres de ces derniers jours. Et puisque visiblement Paul est destiné à subir le même sort que ses amis, il n’a ni le loisir ni le recul nécessaire pour se pencher sur les événements de l’époque, La Commune de Paris et la semaine sanglante.

Vous dire encore que le final du livre se déroule dans la petite république de l’Oudmourtie (Russie) dont vous pourriez légitimement penser qu’elle n’existe pas. Faux ! Capitale : Ijvesk. 1 521 420 habitants en 2010.

Pour apprécier pleinement ce polar singulier et atypique, il faut vous laisser aller, vous détendre complètement, abandonner toute résistance. Car si l’intrigue d’une originalité folle peut déconcerter, le style de Gilles Verdet emporte tout sur son passage. Une plume unique, une écriture flamboyante, une maîtrise absolue de la langue française. C’est bon, savoureux, ça fond sous les yeux comme une pièce de viande charolaise sous la langue.

Extrait, club de jazz, saxe alto.

«…J’étais fasciné de le voir autant que de l’entendre. Dès que son tour venait de prendre un chorus, je retenais mon souffle, chauffé à blanc par une sensation qui me bouffait les tripes. Sa longue silhouette se cambrait d’abord, son torse et ses épaules se creusaient, cherchant l’air et l’inspiration du dedans. Puis, de tout son long, de toute sa force, il étirait sa carcasse, se dépliait, se détendait lentement, serrait les bras sur son soufflant magique comme s’il l’offrait au ciel, et balançait alentour une plainte lancinante avec une puissance de virtuose et une exaltation insoupçonnée. Un truc étourdissant. Un phrasé aux variations lentes et récursives qui déchiraient les oreilles comme d’interminables sanglots... » « …La musique du chagrin qui déferlait là, à n’en plus finir. Et qui enfiévrait ses doigts et incendiait son âme. » C’est beau, non ?

Voilà, je m’en vais, je file. Si vous souhaitez en savoir un peu plus sur l’auteur, suivez le lien ci-dessous :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_Verdet

Voici le temps des assassins

Gilles Verdet

Éditions Jigal 2015

Publié dans polars français

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Vincent 20/05/2015 14:50

Bon, les prénoms sont remis à leur place, Jean le Belge et Bruno le souriceau?
Et pour faire suite au post de Jean, je n'ai pas encore lu J.O.B.
Et si vous ne l'avez pas encore lu les amis, je vous conseille Janis Otsiemi... :)

Vincent 15/05/2015 18:45

Tu as tout à fait raison mon ami Jean! Jusqu'à maintenant, je n'ai encore pas été déçu par un bouquin portant le label Jigal, et il m'en reste encore plein à découvrir. En tout cas, je place ce titre de Gilles Verdet en bonne place dans la liste de souhaits.
Amitiés...

Jean (jackisbackagain) 16/05/2015 19:31

Hello Vincent,
Hormis Jacques-Olivier Bosco avec lequel j'ai un peu plus de mal (un peu plus superficiel, plus dans l'action pure), je partage ton avis et je suis certain que nous n'avons pas fini de faite d'autres découvertes d'ici peu. La bise.

La Petite Souris 16/05/2015 17:00

haha et moi faut que j'arrête de fumer la moquette !!!!!! j'ai pris le post de vincent pour la réponse de Jean à mon com !!!! MDR !! :) désolé Vincent ! désolé Jean !

La Petite Souris 15/05/2015 18:51

euh, moi c'est Bruno ! Vincent, faut que tu arrête le bol de banania à quatre heure de l'après midi, c'est trop fort pour toi ! :)

La Petite Souris 15/05/2015 14:59

on peut compter sur Jimmy Gallier pour nous dénicher de nouveaux talents ! sans sortir la brosse à reluire, on peut dire qu'il est l'un des rares à faire son vrai boulot d'éditeur, à savoir prendre des risques pour faire découvrir de nouveaux talents ! Gilles Verdet ou Jacques Bablon en sont la preuve !

Jean (jackisbackagain) 16/05/2015 19:27

Ah mon mulot, Les deux exemples que tu cites sont en effet édifiants. TRAIT BLEU est certainement une de mes lectures 2015 et VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS aussi. Je ne sais pas ce qu'il y a chez ces deux-là, de la fraîcheur dans le noir, enfin je me comprends et c'est l'essentiel...La bise, mon rongeur