Donnybrook - Frank Bill

Publié le par Jean Dewilde

Donnybrook - Frank Bill

La seule couverture du livre nous indique sans ambigüité que l’auteur ne nous invite pas à plonger dans les racines du romantisme et pas davantage à partir à la recherche de la source du fleuve Amour.

Donnybrook n’est pas le héros du roman, il s’agit d’un tournoi annuel de trois jours au fin fond du sud de l’Indiana qui rassemble à peu près tout ce que l’Amérique peut compter comme crapules, dégénérés et tarés en tous genres. Non, il ne s’agit pas d’un tournoi de whist ou de belote ! Une vingtaine de concurrents, chasseurs de primes, drogués, bootleggers, travailleurs itinérants, anciens boxeurs se retrouvent sur un ring perdu au milieu d’une forêt de plusieurs hectares appartenant à un certain Bellmont MacGill. Trois jours de combat à mains nues, un seul vainqueur repartant avec le modeste pécule de 100 000 dollars.

Pour les curieux que vous êtes, Donnybrook est un événement qui se tenait le 26 août au dix-huitième siècle en Irlande. Il durait une quinzaine de jours et y venaient tous ceux qui avaient envie de faire la fête et plus particulièrement ceux qui avaient envie de faire la fête…aux autres. En une phrase, un pugilat monstrueux où tout le monde se tapait sur la gueule à coups de bouteilles brisées, de gourdins, à coups de tout ce qui pouvait faire très mal et envoyer l’autre de vie à trépas.

Le Donnybrook de Frank Bill n’est pas le seul lieu du roman mais à l’instar d’un gisement aurifère qui attire les chercheurs d’or, il a la puissance irrésistible d’un aimant. Pour ces êtres en perdition, le Donnybrook constitue le graal, le but ultime. Dans cette brochette de personnages peu recommandables, il y a Liz et Angus la Découpe, frère et sœur dont la spécialité est la fabrication et le deal de méthamphétamine ; Fu, un asiatique à la solde d’un Monsieur Zhong, passé maître dans l’art des aiguilles et tombé à sa naissance dans la marmite des arts martiaux ; un pharmacien alcoolique et bien d’autres dont l’énumération n’apporterait pas de plus-value à cette chronique. Du bon côté, Marine Earl, sans doute le plus humain des personnages pour lequel gagner le Donnybrook permettra de nourrir sa femme et ses deux enfants. Enfin un brave homme, me direz-vous, animé de nobles sentiments. Sans oublier Gravier, le rescapé d’un enfer qui nous offre un des plus beaux passages du livre, selon moi.

Les thèmes du roman tiennent en peu de mots : drogue (mauvaise dope), alcool (frelaté et qui rend à moitié fou), sexe (relations brutales et répugnantes), fric (argent très sale).

De ce Donnybrook, je ne vais pas garder un souvenir impérissable mais bien un sentiment d’ennui (qui croît au fur et à mesure de la lecture), d’agacement avec une pointe d’écœurement. Une déception. Pourtant, ça démarre bien, c’est noir, très noir mais en parfaite adéquation avec les circonstances. Marine Earl braque une armurerie rurale dans le Kentucky et oblige le gérant à lui remettre 1000 dollars, pas un de plus. Cette somme correspond au montant dont il doit s’acquitter pour participer au Donnybrook. Au même moment, Angus, devant les yeux horrifiés de sa sœur Liz, pointe son .45 sur Planche et Cafard, deux hommes de main et les abat à bout portant. Et c’est parti…et ça ne s’arrête plus.

J’entends déjà des voix s’élever et me chuchoter à l’oreille : « Mais Jean, ce sont les laissés pour compte de l’Amérique, les cabossés de la vie, … ». Hé bien, non. Autant de demeurés dans un seul roman dont la seule qualité est qu’il n’excède pas 230 pages, ça ne le fait pas, mais alors pas du tout ! Et le premier qui me parle de souffle épique, de puissance narrative…je l’envoie participer à mes frais à cette mascarade de Donnybrook.

D’autres vont peut-être avancer timidement : «Mais Jean, c’est une immense farce, c’est drôle, ne prends pas ça au pied de la lettre… ». En guise de farce, mieux vaut un bel exemple, tenez, page 103 :

« …Le champ de vision de Liz était entièrement occupé par la bosse qui tendait le short de sport vert. Dodge était assis dans la chaise roulante sur sa gauche. Il adoucissait les shoots de meth à grandes gorgées de Pabst et criait : « Vas-y, montre-lui ! Montre lui ». Cubitus appuya sur la tête de Liz pour la forcer à approcher son visage de son entrejambe. Liz enfonça ses doigts dans ses cuisses poilues, ouvrit la bouche, et y mit tout ce qu’il était possible d’y loger : la toile de short, l’érection dessous, et le goût de lait caillé... ».

Je vous laisse apprécier ce morceau choisi et si vous le trouver un peu trop concis, rassurez-vous, il y en a d’autres !

Enfin et je terminerai par cela, plus on avance dans le bouquin, moins le propos de l’auteur devient crédible. Quel propos d’ailleurs ? La plupart des protagonistes devraient être morts bien avant la fin du livre mais la perspective de participer au Donnybrook doit probablement les rendre indestructibles.

Il serait inique de vous laisser avec ma seule chronique qui, je m’en rends compte, ne vous pousse pas à vous ruer toutes affaires cessantes chez votre libraire ou dans votre bibliothèque. Vous trouverez ci-dessous l’avis de mon inestimable ami Pierre Faverolle qui a su prendre un peu de hauteur par rapport à l’événement, je parle du Donnybrook, bien évidemment.

https://blacknovel1.wordpress.com/2014/09/07/donnybrook-de-frank-bill-gallimard-serie-noire/

Donnybrook

Frank Bill, 2012

Éditions Gallimard 2014 pour la traduction française

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Chainas

Publié dans polars américains

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Commenter cet article

La Petite Souris 07/06/2015 21:15

oh! je suis surpris que tu n'aies pas aimé ce roman. non que je l'ai lu, mais j'en avais entendu tellement de bien ! j'avoue j'aime bien tomber comme ca sur des avis divergent c'est toujours interessant à lire et à comprendre, et c'est un tel plaisir quand c'est signé de mon roi Jean ! :)

Jean (jackisbackagain) 09/06/2015 15:32

Hello mon mulot,
J'ai quand même eu quelques retours qui allaient dans le sens de ma chronique. L'objectif n'étant bien entendu pas de détourner le lecteur potentiel d'un titre qu'ils pourraient aimer. Yvan, par exemple, n'a pas assez de mots pour rendre éloge à ce bouquin. Comme quoi, roi ou pas, je suis un peu comme un manchot...empereur. Mais j'aime quand tu m'appelles ton roi, ton souverain, ton suzerain.

Pierre FAVEROLLE 05/06/2015 06:31

Voilà un avis très intéressant, mon ami. et merci pour le clin d'oeil ! Amitiés

Jean (jackisbackagain) 09/06/2015 15:25

Avec plaisir, mon grand ami Pierre. Peu chroniqué, ce "Donnybrok".