Alabama Shooting - John N. Turner

Publié le par Jean Dewilde

Alabama Shooting - John N. Turner

Voici bien un titre qui colle parfaitement à la ligne éditoriale des Éditions de l’Aube. « La collection Aube noire rassemble des auteurs français et étrangers qui font réfléchir sur l’Autre, la société et le monde, partant du principe que les côtés sombres de l’humanité sont porteurs de signification ».

Ce n’est pas trop dans mes habitudes mais je l’écris déjà, ce titre est assurément l’un de mes coups de cœur 2015. La couverture, dépouillée, sobre, lisse fait froid dans le dos, surtout après que l’on a refermé le livre. Une femme, vue de dos jusqu’à la taille, portant des chaussures à talon, des bas nylons, une jupe noire stricte et un chemisier blanc à manches longues, tenant dans sa main droite un attaché-case marron ; devant elle, un sol dallé, un bâtiment de briques rouges et un drapeau des États-Unis sur un ciel bleu uniforme. Vous verrez, vous aurez peut-être vous aussi ce même sentiment de malaise que j’ai éprouvé. Car cette femme est tellement immobile, tellement normale que l’on est à mille lieues de se douter que trois pages plus loin, cette femme, si comme il faut, va commettre l’impensable.

C’est dans une salle de réunion de l’université d’Alabama, à Huntsville que le professeur Joan Travers, 45 ans, sort une arme de son sac à main et abat froidement trois de ses collègues. L’Amérique, sous le choc, ne comprend pas. Une mère de famille de quatre enfants, diplômée de la prestigieuse université d’Harvard et qui de surcroît, n’a aucun souvenir de son acte. Les nombreux témoignages sont unanimes, c’est bien elle qui est l’auteur du carnage. Extrait :

« Je pousse lentement la lourde porte de verre et d’acier. Mes oreilles bourdonnent comme après un concert de hard-rock. Les sons extérieurs sont étouffés. Je marche jusqu’à l’arrêt de bus situé entre le bâtiment des sciences et le gymnase. Quelque chose de bizarre se déroule à l’intérieur des murs que je viens de quitter. Des véhicules de secours, des ambulances, des patrouillent de police fondent sur le campus, toutes sirènes hurlantes. Des étudiants se précipitent par les sorties de secours en criant, les mains sur la tête. Je profite du spectacle, tranquillement assise à l’abribus. Les voitures de police s’accumulent le long du bâtiment. Ça devient presque angoissant. »

Le roman de John N. Turner n’a certainement pas comme seul objectif de dénoncer la facilité déconcertante avec laquelle tout citoyen américain peut se procurer une arme à feu. La détention et le port d’une arme étant tout à fait légaux comme le stipule le le deuxième amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique qui garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes. Il fait partie des dix amendements passés le 15 décembre 1791, couramment appelés « Déclaration des Droits » (Bill of Rights). (Source : Wikipédia)

La formidable idée du romancier a été de confier à Joan Travers le rôle de la narratrice. Cette maman poule, cette prof brillante passe brutalement de l’ombre à l’éclairage aveuglant et ininterrompu d’une cellule de prison et sous les projecteurs des médias. Les relations avec l’avocat qui lui a été commis d’office sont glaciales et même haineuses. Et pour cause : elle plaide non coupable alors que les faits sont avérés ; l’homme de loi, pour sa part, faisant tout pour qu’elle échappe à la peine capitale.

Cette femme, Joan Travers, désormais brisée et dont la vie a basculé en même temps que celle de ses victimes, va raconter, elle a du temps, beaucoup de temps. Son histoire n’est de celles sur lesquelles on s’apitoie en s’écriant : « évidemment, avec un tel parcours, ça ne pouvait que finir comme ça ! ». Non, l’histoire de Joan pourrait être celle de tout le monde et de n’importe qui, elle a des côtés sombres et dramatiques, mais pas plus obscurs et désespérés que celle de centaines de milliers de gens. Et ce côté somme toute « ordinaire » donne toute sa puissance au roman. D’anecdote en anecdote, de confidence en confession, je me suis attaché à cette femme qui retrace son parcours sans rien omettre, qui se met à nu. Comme l’auteur, Joan est une scientifique de haut vol mais de ce qu’elle nous confie sur un ton apparemment clinique et détaché suinte une émotion de tous les instants. Et la claque que vous allez prendre à la fin du livre, elle est énorme !

Notez encore que ce roman est librement inspiré de l’histoire vraie d’une femme interpellée après une fusillade à l’université d’Alabama à Huntsville, le 12 février 2010.

Reste cette question lancinante et qui restera sans réponse pour un temps indéfini : si les armes à feu n’étaient pas à la portée de tous, combien de drames seraient évités ? Dans l’épilogue, l’auteur nous indique que 30 000 décès par arme à feu ont lieu sur une base annuelle aux États-Unis.

Cette première rencontre avec l’auteur est une franche réussite et ce n’est pas le moindre de ses mérites que d’avoir ficelé avec maestria cette intrigue en 250 pages.

Du même auteur chez le même éditeur : Amérithrax 2014.

Vous trouverez d’autres avis ci-dessous :

http://www.passion-bouquins.com/alabama-shooting-john-n-turner/

https://gruznamur.wordpress.com/2015/07/01/alabama-shooting-john-n-turner/

Alabama Shooting

John N. Turner

Éditions de l’Aube (4 juin 2015)

Publié dans polars français

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