Le chanteur de Gospel - Harry Crews

Publié le par Jean Dewilde

Le chanteur de Gospel - Harry Crews

Pénétrer dans le monde d’Harry Crews ne vous demande qu’une seule chose. Vous déposez toutes vos idées reçues, vous exigez que l’on vous fiche la paix le temps de lire les 300 pages du livre et une heure supplémentaire pour redescendre de ce fabuleux voyage.

Harry Crews n’est pas n’importe qui, je vous en reparlerai à la fin de cette chronique. L’histoire prend ses racines dans la ville bien réelle d’Enigma, un trou perdu à Perpète-les-oies en Géorgie. Il y fait torride, la canicule suce la terre, ses habitants sont toujours prêts à invoquer des dieux, n’importe lesquels, pour autant qu’ils amènent des nuages de pluie et les fassent crever au-dessus de leurs têtes. Puisqu’on parle de dieux, Enigma en compte au moins un demi ; il s’agit évidemment du Chanteur de Gospel, l’enfant du pays dont on guette l’arrivée depuis des mois au volant de sa rutilante Cadillac. Considéré comme une sorte de messie, il revient cette fois dans des circonstances tragiques, Mary Bell, la plus jolie fille de la ville et son ex- petite amie ayant été poignardée au pic à glace soixante et une fois, violée peut-être une fois de plus par un nègre répondant au patronyme de Willalee Bookatee Hull. Le shérif le sent, tout ça suinte les emmerdes à plein nez, chanteur de Gospel ou pas.

Le chanteur de Gospel est une pop star, un icône, une idole et pas seulement pour les Enigmatons. Il écume les États-Unis d’est en ouest, du nord au sud. Il chante partout, des plus petites salles paroissiales aux plus grands amphithéâtres du pays. Il a son agent, son impresario, un certain Didymus, qui est aussi son chauffeur. Drôle de mec, ce Didymus. Partout où il chante, le même scénario se produit : des jeunes filles tombent évanouies, se trémoussent et tortillent de l’arrière-train en espérant, consécration suprême, tomber dans le plumard du chanteur de Gospel ou à défaut se faire sauter dans les coulisses d’un théâtre, dans la Cadillac dont question plus haut, sur le bas-côté d’une route. Mais il y a pire : « …de plus en plus de pécheresses avaient commencé à succomber à sa voix. Partout où il allait, il sauvait des âmes. Il ne pouvait plus ouvrir la bouche dans une église sans qu’une illuminée tombe en pâmoison, en chialant qu’elle venait de rencontrer Dieu. Encore pis, le bruit courait qu’il avait des talents de guérisseur… ».

« …Le chanteur de Gospel estimait qu’il valait mieux oublier le salut des âmes et les malades à guérir, surtout que lui faisait ça pour l’argent et pas pour Dieu : du pognon pour se payer des costumes, des caleçons en soie, et surtout des voitures puissantes... ». « …Et même aux yeux du chanteur de Gospel, dont la foi en Dieu n’était pas de la foi mais une superstition débordante, il paraissait évident qu’un homme ne pouvait avoir à la fois des caleçons en soie et Dieu. C’était l’un ou l’autre mais pas les deux… ».

Mais ce qui agace, irrite et suscite le courroux du chanteur de Gospel, c’est bien cette foire aux monstres qui suit chacun de ses déplacements. Un agglomérat d’êtres difformes, des freaks, dont Pied au panard de soixante-dix centimètres - le pied le plus énorme du monde – responsable de l’orchestration des autres freaks. Et le chanteur de Gospel de s’indigner : «Mais pourquoi il me suit ? On est dans un pays libre, j’ai le droit de ne pas être suivi ». Pomme de discorde entre notre chanteur de Gospel et son agent Didymus qui juge que la rencontre de son poulain avec les freaks est indispensable, voire salutaire. « Il faut que tu viennes voir. Toutes les perversions de la chair sont là, toutes les formes et tous les genres d’infirmités corporelles. Ils sont les jalons qui balisent l’humanité ! Tu ne verras jamais avec autant de clairvoyance qu’en regardant la figure de l’homme sans œil, pas même d’orbite, rien, solide des yeux jusqu’en haut ! ». Cette rencontre aura bien lieu avec des conséquences on ne peut plus décisives sur la carrière de notre chantre séducteur.

Par ailleurs, Mary Bell, surinée, décédée et embaumée et dont on pourrait penser qu’elle n’a été qu’un objet sexuel dans les mains du chanteur de Gospel à chaque fois qu’il revenait à Enigma a, au contraire, œuvré subtilement, cyniquement et définitivement à sa perte. Ici, je m’arrête et ne vous dévoile plus rien.

Ce roman met au jour, de la plus belle des manières, les défaillances d’une humanité qui n’en a que le nom. L’auteur tire à boulets rouges sur le puritanisme, l’hypocrisie, les préjugés raciaux et autres, l’effet de masse qui rend l’homme aveugle et sourd. Un texte intemporel, désenchanté au minimum et d’une lucidité qui fait un bien fou. Un lecteur honnête, humble et clairvoyant ne peut se faire que cette réflexion : « je suis quelqu’un au milieu de cette foule ».

La parcours de l’auteur – je vous l’avais promis – n’est pas piqué des hannetons.

Harry Crews est né en 1935 en Géorgie et décédé en 2012. Orphelin de père à deux ans, il est élevé à la dure dans une ferme par un beau-père alcoolique et violent qui fera de sa petite enfance un enfer raconté dans son autobiographie Des mules et des hommes. A dix-sept ans, il s’engage dans les Marines et fait la guerre de Corée, commence à dévorer tous les ouvrages qui lui tombent sous la main, reprend des études puis plaque tout pour faire la route. Il fait de la prison, se fait tabasser par un Indien unijambiste, partage un temps la vie des freaks, croise des destins hors du commun qui peuplent ses romans. De retour en Floride, il abandonne femme et enfant pour se retirer dans une cabane autour d’un lac. C’est là, stimulé par la came et l’alcool qu’il débute comme écrivain. Un auteur particulièrement attachant, je confirme, souvent féroce avec les gens normaux et tendre avec les monstres ; un auteur qui s’ingénie à prendre le contre-pied de l’apparente normalité des choses pour fustiger la bêtise et qui s’est imposé, dans la plus grande discrétion, comme l’un des plus grands écrivains de romans noirs.

Le chanteur de Gospel est son premier roman.

Le chanteur de gospel

The Gospel Singer (1968)

Éditions Gallimard, 1995 pour la traduction française

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard

Publié dans polars américains

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Jean (jackisbackagain) 12/07/2015 19:02

Tu as raison de dire qu'Harry Crews est vraiment un mec à part. C'est d'ailleurs peut-être pour cette raison qu'il ne rencontre pas un immense succès commercial ou un succès tout court. Pas de meurtres en série, pas de meurtre tout court, c'est peu vendeur. Pour ma part, j'apprécie énormément sa façon quasi métaphorique de disséquer au scalpel l'honorable société (je ne parle pas de Manotti). Difficile de rester insensible et impossible de ne pas se sentir "visé". Il m'en reste pas mal à découvrir , des romans, de ce grand monsieur et je m'en réjouis. Mais si une personne va chez son libraire et achète ce roman ou un autre ou tous les autres, je serais très heureux. Pour la majorette, je vais y penser mais je n'ai jamais été très fort dans le lancer de bâton.

La Petite Souris 12/07/2015 18:24

quelle belle chronique mon ami ! tu parles admirablement bien de la plume de cet écrivain si particulier et qui je trouve n'est pas assez connu en France.Si après une si jolie chronique ce qui ne le connaissent pas encore ne se précipitent pas chez leur libraire,autant devenir majorette mon bon Jean ! :)