Un amour fraternel - Pete Dexter

Publié le par Jean Dewilde

Un amour fraternel - Pete Dexter

Après le formidable Cotton Point (titre original : Paris Trout), récompensé en 1988 par le National Book Award for Fiction et par le Grand Prix 2011 Meilleur Polar des lecteurs de Points, je vous propose une petite bafouille autour d’Un amour fraternel (titre original : Brotherly Love), remarquablement traduit par Nicole Bensoussan que j’aimerais féliciter mais que je ne connais point.

Les événements se déroulent à Philadelphie. Peter Flood, 8 ans, est chargé de la surveillance de sa petite sœur Angela qui joue dans le jardin de la maison familiale. Un instant d’inattention et c’est le drame. Angela est fauchée par une voiture qui a dérapé sur une plaque de glace et son corps désarticulé vient mourir aux pieds de Peter. Détail macabre : le chien du voisin accourt et agrippe la jambe de la fillette dans sa gueule. Le chauffeur chauffard, propriétaire du clébard et voisin des Flood s’appelle Victor Kopec, il est policier, corrompu et rend des services à la mafia de Philie incarnée par Constantine, l’Italien. Ce dernier exige du père de Peter, Charley Flood, que Victor Kopec puisse venir présenter en sa présence ses excuses en toute sécurité. C’est une des premières scènes littéralement hallucinantes du bouquin : « …Je tenais à vous dire c’qui s’est passé. J’ai dérapé sur une plaque de glace dans la rue, la voiture s’est mise de travers et m’a filé entre les doigts, et ensuite je m’suis retrouvé dans ce pétrin. Et puis y a eu le clebs, ce foutu clebs qui a r’trouvé ses instincts…Je lui ai aussitôt tiré dessus, là, dans l’allée…Ça fait sept ans qu’j’l’avais, depuis qu’j’avais plus le chien policier. Je mange avec lui, je regarde la télévision avec lui, je dors avec lui. Ce que j’veux dire, c’est que pour moi aussi, ça été une perte… ». Non seulement Peter a perdu sa sœur, il perd aussi sa mère qui est devenue folle de chagrin et internée, il sait qu’il ne la reverra plus avant même qu’on le lui dise. Son père, lui, ira au bout de sa vengeance et le paiera de sa vie. Soyons de bon compte, pour un gosse de huit ans, on peut rêver d’un meilleur départ dans l’existence. Cerise pourrie sur le gâteau, son oncle Phillip Flood, le frère de son père et sa femme Theresa emménagent dans la demeure familiale. Ils ont un fils, un an plus jeune que Peter, Michaël.

Nicolas DiMaggio, ancien boxeur professionnel à succès, a été contraint d’abandonner le ring pour pouvoir épouser Emily. Il s’est reconverti dans la mécanique, a son propre garage au-dessus duquel il a construit un gymnase. Son fils Harry, 9 ans, travaille avec lui et s’entraîne dur. Comme le dit son père, «…toute la technique et l’art de la boxe condensés en une trentaine de kilos... ». Le gymnase est un peu l’épicentre où se croise et se toise une faune exclusivement masculine, rarement recommandable. Un beau jour, Phillip Flood débarque au gymnase avec Michaël et Peter. Il demande à DiMaggio de s’occuper des deux gosses, « …Apprends-leur à avoir des couilles… ». DiMaggio ne veut forcer personne ; si Peter montre un grand enthousiasme et des dispositions pour le noble art, Michaël, quant à lui, préfère se planter devant la TV et bouffer des saloperies.

Les années passent, Peter et Michaël ont grandi. S’ils sont inséparables, c’est d’avantage parce qu’ils habitent sous le même toit et que leur père et oncle, Phillip Flood, est un mafieux redouté que par amitié et affinité. Michaël porte en lui tous les germes de la crapule en devenir, Peter, lui, en a déjà assez vu et s’il reste aux côtés de son cousin, c’est simplement parce qu’il n’a pas d’autre endroit où aller.

Les choses se précipitent lorsque Philipp Flood part en fumée et en poussière. Une bombe, arrimée à sa porte, explose au moment où il pénètre dans sa maison. Michaël Flood prend la relève. Il ne suffit pas d’être cruel et impitoyable pour réussir une carrière honorable au sein de la pègre. Un brin de jugeote et de bon sens peuvent valoir toutes les assurances-vie. Peter tentera bien de colmater les brèches fissurées du cerveau de son cousin, de prodiguer conseils et prudence quand la marmite bout et que les choses commencent vraiment à sentir mauvais. Mais Michaël Flood, arrogant et borné, se demande et demande alors à Peter dans quel camp il se trouve.

Un roman noir épatant à tous points de vue qui m’a fait penser au formidable Un nommé Peter Karras de George Pelecanos. En effet, il y a, chez Peter Flood et Nicolas DiMaggio notamment, ce même fatalisme, cette même résignation jamais exprimée, ce sentiment inextinguible que l’on ne peut échapper à son destin quels que soient les actes que l’on pose, les décisions que l’on prend ou les choix que nous faisons. Ces deux personnages, extraordinairement vivants, détonnent dans un milieu où la brutalité, la violence et la bêtise font rage. Je ne peux pas ne pas citer Jimmy Measles, un mec accroc à toutes les addictions possibles, éperdument amoureux de sa femme, un type fantasque et crédule qui instille une dose de fantaisie et de folie dans le récit mais qui, pour son malheur, doit un sacré paquet de fric à Michaël Flood.

Ce roman très noir est comme un iceberg, on en lit la partie émergée ; la ligne de flottaison d’Un amour fraternel se situe quelque part bien profond dans l’Océan Arctique tant il y de richesse entre les lignes, des non-dits, des silences, des espoirs que l’on peut quasiment lire sur les lèvres des personnages. Un très, très beau et grand roman.

Un amour fraternel

Titre original : Brotherly Love

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicole Bensoussan

Éditeur : Points (18 novembre 2010)

Collection : Points Roman Noir

Publié dans polars américains

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Commenter cet article

Jean (jackisbackagain) 11/08/2015 12:39

Anne Sophie,

Si j'ai pu te donner l'envie de lire ce roman et bon sang de bois, il en vaut la peine, j'en suis heureux. Amitiés.

Anne Sophie 10/08/2015 22:21

Je me le note, tout simplement. Merci pour la découverte !

Jean (jackisbackagain) 09/08/2015 15:50

Je le savais que c'était le fameux sésame, mon ami Vincent. Tu aimeras beaucoup, c'est sûr !

Vincent 09/08/2015 19:30

Tu en seras le premier informé!

Vincent 09/08/2015 15:47

Ah mon ami Jean, quelle belle chronique!!! Tu as prononcé les deux mots magiques: "Pelecanos" et "Karras"... Il n'en faut pas davantage pour que je mette ce titre en tête de ma liste de souhaits...
La bise, l'ami...