Le chat Ponsard - André Fortin

Publié le par Jean Dewilde

Le chat Ponsard - André Fortin

Je ne voudrais pas vous bombarder d’emblée de superlatifs mais ce chat Ponsard est pour moi un énorme coup de cœur. On est dans la vraie vie, là, avec des personnages formidables d’authenticité, des gens que l’on connaît ou qu’à tout le moins nous avons déjà croisés dans nos vies respectives. Et l’histoire qui nous est contée nous agrippe et nous fascine dès les premières pages.

Ali et Léonard forment un duo inquiétant et bien rôdé, deux jeunes mercenaires qui intimident, rackettent et assassinent sur commande. Leur modus operandi est toujours le même ; Ali pilote une moto (gros cube volé) et Léonard est le tireur. Deux jeunes que la vie n’a pas ménagés, tous deux issus d’un foyer, le Mas Saint- Paul. Lucien Ponsard, vieux garçon, comptable de profession et de facto directeur financier, travaille pour les établissements Bernon depuis toujours. Il avait énormément d’estime et de respect pour le père, il en a nettement moins pour le fils, Jean-Pierre. Dans son immense candeur, dans sa naïveté sans fond, il découvre une réalité qui lui était jusque là totalement étrangère et pour tout dire, dont il ne soupçonnait même pas l’existence : les fausses factures. Abasourdi, sidéré, il s’en ouvre à son patron. Ce dernier tente en vain de persuader son employé dévoué de la nécessité d’écritures comptables douteuses pour rester compétitif et subsister dans une réalité économique où tout le monde fait pareil. Rien n’y fait. Lucien Ponsard, dans sa grandeur d’âme et son honnêteté bafouée, remet sa démission. Pour Jean-Pierre Bernon, Ponsard constitue désormais une menace, va-t-il parler ? Son assassinat par Ali et Léonard est l’élément déclencheur d’une réaction en chaîne qui entraîne les personnages dans un maelström implacable que plus rien ni personne ne maîtrise. Sans qu’ils en aient conscience le moins du monde, le sort des uns est intimement lié à celui des autres.

Je vous parlais des personnages, tous épatants, qu’ils soient veules, crédules, malfaisants ou vraies crapules. Prenons Louise Larcher, la secrétaire de Ponsard : une vieille fille un peu foldingue qui, lorsqu’elle prend les transports en commun mais pas que, émet des borborygmes en plus d’une gestuelle démonstratrice et saccadée au grand dam des usagers. Elle aimait Lucien Ponsard et son existence jusque là réglée comme du papier à musique va connaître de profonds bouleversements. Salutaires, me demandez-vous ? Hé, hé, hé, je ne suis pas une balance.

Ali Slimane est peut-être le personnage central du roman en ce sens qu’il gravite autour d’à peu près tous les autres. C’est un salaud, un meurtrier ou complice de meurtre, n’ergotons pas. Et pourtant, quelque chose va se briser en lui. Son itinéraire n’a rien d’exceptionnel : dès son plus jeune âge, il ne fait qu’encaisser les coups et les tourments que les plus forts ou les plus grands aiment lui infliger. Il a toujours évolué dans l’ombre de quelqu’un qui prenait les décisions pour lui ou qui lui dictait ses actes. A cet égard, sa rencontre avec Léonard au Mas Saint-Paul n’est certainement pas la meilleure chose qui lui soit arrivée. Le meurtre commandité (Ali ne connaît jamais les commanditaires) de Lucien Ponsard va éveiller sa conscience : qui pouvait en vouloir à cet homme terne, insipide, inoffensif au point d’en ordonner le meurtre ? Ça ne colle pas, c’est insensé. Recueillir le chat de la victime sera une première étape vers la réhabilitation, à ses yeux bien sûr.

Une chose semble acquise : Lucien Ponsard n’a jamais fait autant parler de lui que depuis qu’il est mort. En aurait-il été amusé, étonné ou fier ? En tout cas, son assassinat qui m’a choqué, moi, lecteur en fait une sorte de martyr, de victime sacrifiée sur l’autel des malversations et des bassesses d’une poignée d’individus pour lesquels seules comptent les valeurs vénales. L’amitié n’est jamais rien d’autre qu’un arrangement, l’estime se mesure à l’aulne de votre compte en banque, l’amour n’existe pas et la plus grande tragédie qui puisse se produire est le scandale.

Ce sont les petites gens, les gens de peu, ceux dont on n’entend jamais parler à moins d’un événement majeur qui transcendent le roman. L’inspecteur Joachim Borgoni est un policier consciencieux qui ne lâche rien malgré son très corrompu supérieur, le commissaire Ravier. Georges Crépin, dit « Le gros Jo », ancien pensionnaire du Mas Saint-Paul et qui y officie en qualité de comptable. Si, comme moi, vous n’avez jamais rien compris au blanchiment d’argent via des fausses factures, par exemple, je vous donne rendez-vous aux pages 193-195. « Le gros Jo » y explique en quatre coups de cuiller à pot ce mécanisme à Ali Slimane qui est encore moins une flèche que moi en la matière. Un type généreux, ce Georges, qui défend et prône aussi des valeurs simples.

André Fortin, ancien juge de son état, pose aussi les questions de justice et culpabilité au travers du procès d’un des protagonistes, un autre moment fort et chargé d’émotion de ce polar qui en charrie beaucoup. Un roman plein de vie écrit avec une énorme sensibilité, beaucoup de tendresse, de compassion et d’empathie pour les uns, indifférence, dédain et mépris pour les autres. Si vous avez une once d’humanité, ce chat Ponsard vous comblera. J’anticipe une réserve que je vois venir comme un semi-remorque : « oui, mais la fin, tu ne trouves pas que c’est un peu bateau ? » Je réponds : « Ne peut-on revendiquer un peu de légèreté et de bonheur après ce drame qu’est la disparition de Lucien Ponsard ? »

Le chat Ponsard

André Fortin

Éditions Jigal 2015

Publié dans polars français

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Commenter cet article

La Petite Souris 25/10/2015 12:21

André Fortin est une caleur sûr des Editions Jigal et il le prouve une nouvelle fois avec ce beau roman !!!

Jean (jackisbackagain) 25/10/2015 12:26

Mon mulot, je te rejoins, un roman proche des gens et qui fait la part belle aux anonymes, à ceux qui font tourner la baraque sans que jamais leur nom soit mentionné. Amitiés, mon rongeur, je t'envoie un morceau de fromage d'abbaye parce que c'est dimanche.