Revolver - Nakamura Fuminori

Publié le par Jean Dewilde

Revolver - Nakamura Fuminori

Je n’aurais probablement pas eu l’opportunité de lire ce roman très noir sans la Petite Souris, alias Brunot le Mulot, propriétaire de l’excellentissime blog Passion Polar. Revolver s’est retrouvé un beau jour dans ma boîte aux lettres. Le livre, pas l’arme. Une histoire simple et complexe. Simple parce qu’il n’y a pratiquement qu’un personnage et complexe parce que l’auteur nous emmène dans le psychisme de ce jeune étudiant, Nishikawa. Celui-ci mène sa vie sans grand enthousiasme, il fréquente la fac, passe du temps avec son pote Keisuke dont on aurait bien du mal à dire qu’il le considère comme un ami. Les filles, il les drague et les consomme comme des objets. Il n’a rien de remarquable si ce n’est cette indifférence qu’il affiche pour toute chose et pour ses semblables.

Un soir de pluie, vers vingt-trois heures, au cours d’une de ses nombreuses déambulations dans Tokyo, près d’un pont enjambant le fleuve Arakawa,il découvre près d’un pont le corps sans vie d’un homme et à ses côtés, ce qui va bouleverser son existence jusque là médiocre et donner un plein sens à sa vie, du moins en est-il convaincu, un revolver. C’est en réalité une lente et irrémédiable descente aux enfers qui s’amorce à partir du moment où il s’approprie ce Lawman MK III 357 MAGNUM CTG. Fasciné et subjugué par la beauté métallique autant que par le poids et la puissance de feu (non expérimentée) de l’objet, il se coupe petit à petit du monde et de tout le monde. S’il y a une relation de dominant/dominé, c’est bien celle qu’il noue et développe avec l’arme. Il est totalement sous son emprise.

Entre-temps, nous en apprenons un peu plus sur l’itinéraire du jeune homme. Un parcours accidenté, un placement en institution à l’âge de 6 ans (père alcoolique et mère disparue), adoption par un couple tout ce qu’il y a de plus normal. Même si ces événements peuvent être plus ou moins traumatisants selon la nature de l’individu, l’abandon chez Nishikawa s’est transformé en indifférence, froideur, méfiance, mépris. Et si ce n’est jamais exprimé dans le roman, le lecteur ne peut que constater l’énorme solitude dans laquelle il se trouve. Il n’est pas bien chez lui, il n’est bien nulle part. En témoignent ses longues et interminables marches sans but dans une ville grise, froide et pluvieuse, ses ruminations entre deux canettes de café chaud achetées à un distributeur.

Petit à petit, tenir l’arme dans sa main, la soupeser, l’astiquer, la démonter, la ranger dans l’écrin qu’il a fabriqué expressément pour elle ne lui suffit plus. Cette arme a été conçue et fabriquer pour donner la mort. L’idée de ne jamais voir la flamme jaillir du canon, de ne jamais entendre le bruit certainement assourdissant de la détonation, de ne jamais ressentir le recul dans son bras jusqu’à son épaule, cette perspective lui devient insupportable, intolérable. Dorénavant, il emporte l’arme avec lui. Certes, il y a l’angoisse d’être pris dans un contrôle inopiné mais elle ne pèse pas bien lourd par rapport au sentiment de puissance qui se propage dans tout son être.

Appuyer sur la détente devient une obsession mais tirer où, sur qui, sur quoi ? Le pourquoi n’ayant qu’une importance très relative. Deux événements apparemment décisifs vont accélérer le destin du jeune homme. Un soir, dans un parc, il a l’oreille attirée par un bruissement. Dans un mélange de crainte et d’excitation, il s’approche de l’endroit d’où provient le bruit. Il aperçoit un chat noir pris d’horribles convulsions. Il fera feu à deux reprises. « …J’ai de nouveau abaissé le chien et pressé sur la détente en visant la masse sombre. Le choc, similaire au précédent, se transformait déjà en un plaisir enivrant. L’objectif premier qui était d’abréger les souffrances du chat noir avait disparu… »

Cet épisode en entraînera très rapidement un autre, à savoir la visite tout en nuances d’un policier au domicile de Nishikawa. Un moment vraiment très fort du livre, cette conversation entre les deux hommes. Le policier prêche d’abord le faux pour connaître le vrai, plongeant l’étudiant dans un malaise grandissant. Son intuition et son expérience le convainquent que l’arme que la police recherche est en possession du jeune homme. Il le lui dit sans détour, lui demande de lui remettre l’arme ou à défaut de s’en débarrasser, de la démonter et d’en jeter les différents morceaux avec d’autres bricoles. Il le quitte sur cette phrase : « Vous êtes encore jeune. Pourquoi faire un enfer de la longue vie qui vous attend ? C’est tout ce que j’ai à vous dire pour l’instant. Mais je reviendrai. »

L’écriture est brute, brutale, elle écorche, elle fait mal. Le texte est au service de la tragédie qui se tisse inexorablement sous nos yeux au fil des pages. Car, vous n’en doutez pas un instant, le dénouement est tragique mais il n’est à coup sûr pas celui que vous imaginez.

Un roman noir d’encre qui questionne et notamment sur le mal être, l’immense solitude intérieure d’un individu noyée dans des relations d’une apparente normalité dans une mégalopole où les gens ne sont que des ombres qui passent et ne se regardent. Est-il possible de ne rien voir, ne rien entendre, ne rien deviner ?

NAKAMURA Fuminori est né en 1977 dans la préfecture d’Aichi. Diplômé en sciences sociales appliquées de l’Université de Fukushima. Débute en 2002 avec (Un pistolet), couronné du prix Shinchôsha des jeunes auteurs. Reçoit en 2004 le Prix Noma des jeunes auteurs pour Shakô (Obscurcissement), puis, en 2005 le prix Akutagawa pour Tsuchi no naka no kodomo (L’enfant dans la terre). En 2010,il reçoit le prix Kenzaburo Oe pour Pickpocket. En se focalisant sur des personnages soit nés, soit poussés dans la pauvreté, Nakamura souligne d’une lumière très crue les aspects souvent négligés du Japon contemporain (bio, source éditeur).

Je remercie la Petite Souris, alias Bruno le Mulot pour cette lecture à tout le moinsremuante qui m’a profondément marqué. Lui aussi, il l’a lu et vous devez lire sa chronique ici :

http://www.passion-polar.com/revolver/

Revolver

Titre original : Jû

Roman traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako

Éditions Philippe Picquier

Publié dans polars japonais

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Commenter cet article

La Petite Souris 17/10/2015 14:05

whhaouuuu quelle chronique ! vin diou je suis content que tu aies aimé ce roman ! je trouve qu'on ne fait pas assez de place sur nos blogs à la litteraure asiatique, qui apporte une touche vraiment originale et particulière au monde du polar ! ta chronique contribuera je l'espère à aider ce roman à trouver de nouveaux lecteurs qui ne seront certainement pas déçus de le lire.!!!! Amitiés

Jean (jackisbackagain) 18/10/2015 17:50

Merci mon mulot,
Une fois encore, tu as raison quand tu parles de touche originale et particulière. Je ne sais pas trop pourquoi, mais il me semble qu'il reste un fameux chemin à parcourir pour que cette littérature asiatique et d'autres trouvent leur juste place dans nos lectures. Tu es d'ailleurs le seul à m'avoir laissé un commentaire, significatif, non ? Amitiés.