Dans la rue j'entends les sirènes - Adrian McKinty

Publié le par Jean Dewilde

Dans la rue j'entends les sirènes - Adrian McKinty

Le 2 avril 1982, les troupes britanniques débarquent sur les îles Malouines pour y déloger l’armée argentine. Un conflit bref (72 jours), meurtrier (un millier de morts à la louche) et la victoire de Thatcher sur la junte militaire qui ne survivra pas longtemps à cette défaite au contraire de la dame de fer qui y puisera un regain de popularité. Pendant ce temps, en Irlande du Nord, un conflit autrement plus meurtrier oppose l’armée britannique à l’IRA.

Ce titre traduit quasi littéralement du titre original « I Hear the Sirens in the Street » est le deuxième volet d’une trilogie. Le premier étant « Une terre si froide », « A cold, cold Ground » en anglais. Et si la règle impose habituellement de commencer par le commencement, je vous donne carte blanche pour démarrer avec celui-ci. Il peut se lire indépendamment du premier. Bien entendu, j’ai beaucoup apprécié « Une terre si froide », dans le cas contraire je n’aurais pas lu le deuxième volet. Vous suivez ?

Mais me dites-vous, c’est où les Malouines ? Un petit 500 kilomètres à l’est des côtes argentines. Pourquoi s’y battait-on ? Euh,…pour le principe. C’était con, non ? Oui, c’était con. Ceci dit, les soldats de Sa Majesté avaient proportionnellement moins de chances de se faire descendre sur ce lointain caillou que dans les dans les rues d’Irlande du Nord en général et de Belfast en particulier.

L’inspecteur Sean Duffy a deux très gros défauts : il est flic et catholique. Un mélange détonant à Belfast. Il roule en BM, ancien modèle et vérifie tous les matins qu’une bombe à interrupteur au mercure n’ait pas été placée sous son véhicule, une des trois façons de mourir pour un flic en Irlande du Nord. Inspecteur à la criminelle, Sean Duffy hérite d’une affaite délicate. Un torse abandonné dans une valise est retrouvé dans une benne sous le hangar d’une usine désaffectée. Un simple tatouage dans le dos du tronc « Nul sacrifice n’est trop grand » permettra l’identification de la victime ou tout au moins de sa nationalité ; il s’agit d’un citoyen américain, bonjour les emmerdes.

Sean Duffy habite seul dans une maison de brique rouge qu’il a rachetée à l’Office du logement social dans le cadre du programme d’accession à la propriété initié par Mrs Thatcher. Côté cœur, pratiquement rien à signaler. La médecin légiste, Laura Cathcart, quitte Belfast pour un poste d’enseignant provisoire à l’université d’Édimbourg. Qu’étaient-ils l’un pour l’autre ? Mystère. Compagnon et compagne ? Ça semblait déjà trop. Il y a cette phrase magnifique lorsque Laura lui téléphone de l’aéroport cinq minutes avant de décoller pour lui dire au revoir. « … Ses mots sont des oiseaux gelés qui tombent des câbles téléphoniques ». Reste sa voisine, Mrs Bridewell, sur laquelle il fantasme, l’inverse est tout aussi vrai mais ça s’arrête là.

Dans Belfast en proie aux Troubles où chaque seconde peut vous être fatale, l’inspecteur Duffy, aidé des agents McCrabban, « Crabbie » et Matty McBride, mène une enquête diplomatiquement difficile. Elle l’est aussi sur le terrain. Et puis, être inspecteur à la criminelle ne vous dispense en aucun cas d’aller épauler les collègues qui ont un besoin urgent de renforts pour maîtriser une émeute quelque part dans la capitale nord-irlandaise. Sans compter que leur supérieur, le capitaine Brennan n’est pas du genre à galvaniser ses troupes mais plutôt du genre à se couvrir en cas de bévue.

Sean Duffy n’a sans doute pas beaucoup de points en commun avec Jack Taylor, le personnage autour duquel Ken Bruen, autre Irlandais, a bâti une grande partie de son œuvre ; mais il y fait penser tant il témoigne de la même opiniâtreté, de la même obstination. Il est blasé de la terrifiante routine quotidienne dans laquelle il bosse mais passionné, obsédé serait plus juste, par la résolution de l’enquête dont il est chargé. Et il ira jusqu’au bout, comme Jack Taylor, ignorant des conséquences et faisant fi de toutes les alarmes qui résonnent dans son crâne.

Tout le talent de l’auteur réside dans sa capacité à développer un intrigue criminelle fouillée et complexe dans un contexte historique formidablement bien restitué. En témoigne cette réflexion de Duffy précédant la visite de Jack Hermon, directeur de la police : « ...Dans aucun poste du RUC que j’ai visité on ne peut prétendre que ça baigne dans l’huile. Ceux qui bordent la frontière sont affligés par la crainte permanente que des roquettes importées de Libye se mettent à pleuvoir sur eux, dans ceux de Belfast on redoute les émeutes ou les attaques au mortier, et dans les postes de campagne, plus calmes et moins fortement défendus, on peut essuyer à tout moment une embuscade tendue par une unité entière de l’IRA ou un attentat à la voiture piégée. Aucun policier ne se sentait en sécurité, que ce soit chez lui, au volant de sa voiture, au ciné, au restaurant, nulle part… ». La précarité de l’existence dans cette Irlande dévastée était une donnée prégnante et quotidienne, quelque soit le bord dont on se revendiquait. On buvait aussi énormément pour tenter d’oublier cette menace permanente.

Vous allez vraiment vous sentir à Belfast le temps du livre, dans les landes irlandaises aussi avec en prime, un petit bonus à Boston aux États-Unis. L’humour typiquement irlandais que j’adore n’est jamais très loin et apparaît en filigrane tout au long de ce formidable roman que je ne saurais que vivement vous recommander.

Dans la rue j’entends les sirènes

Adrian McKinty

Titre original : I hear the Sirens in the Street

Traduit de l’anglais (Irlande) par Éric Moreau

Le Livre de Poche 2015

Publié dans polars irlandais

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Cathy 01/11/2015 18:52

C'est Irlandais, c'est belfastois et c'est un bon auteur alors j'achète !

Jean (jackisbackagain) 02/11/2015 12:31

...Et c'est excellent, alors tu achètes ! Bises, Cathy.

Vincent 01/11/2015 18:03

Mon ami Jean,
Voilà un auteur Irlandais que je ne connaissais pas, et que je vais bien vite noter sur mes tablettes, tant j'aime cet style si particulier aux auteurs irlandais, au carrefour de la poésie, de l'émotion et d'un certain humour. Et je commencerai sûrement par "Une terre si froide". c'est que j'aime l'ordre et la méthode moi, Monsieur...
Amitiés.

Jean (jackisbackagain) 02/11/2015 12:43

Mon ami Vincent,

Je suis étonné que tu ne connaisses pas cet auteur qui a déjà beaucoup écrit. Pour ma part,je l'ai découvert via cette terre si froide. J'ai en magasin, "A l'automne, je serai peut-être mort" qui est plus ancien, 2003. Il a très bonne presse, cet auteur. Comme tu le dis, une certaine poésie, un humour qui à mon sens est aussi un moyen de survie et de l'émotion enfouie car il n'est pas de trop bon ton d'extérioriser. Amitiés.

La Petite Souris 01/11/2015 14:44

A ce que j'aime lire de belles chroniques comme celle là !! Il m'avait fait de l'oeil à l'époque ce bouquin mais hélas je n'ai pas encore eu le temps de le lire ! ca va venir, ca va venir ! :)

Jean (jackisbackagain) 01/11/2015 14:50

Hélas, hélas, on ne peut pas tout lire, mon mulot. Mais tu vas devoir fournir un petit effort pour caser celui-là dans ton planning car c'est du tout, tout bon et je sais que tu me crois. Amitiés.

Pierre FAVEROLLE 01/11/2015 13:48

J'ai l'impression que tu aimes les auteurs irlandais, toi ! Je ne peux que te conseille Justice pour tous, le petit dernier de Michael Mention, avec un personnage principal qui est aussi très proche de Jack Taylor. Quant à revoir Ken sur les étals de nos librairies, ce n'est pas pour demain, a priori ! Amitiés

Jean (jackisbackagain) 01/11/2015 14:54

Salut Pierre,
Moi, aimer les auteurs irlandais, tu rêves ou quoi ? Justice pour tous viendra en son temps mais je compte bien le lire d'autant que j'ai lu les deux précédents. Hé oui, ce bon vieux Jack me manque mais qu'y puis-je ? Je ne désespère pas de le retrouver, tout amoché qu'il est. Amitiés.