Abattez les grands arbres - Christophe Guillaumot

Publié le par Jean Dewilde

Abattez les grands arbres - Christophe Guillaumot

Certains d’entre vous connaissent peut-être l’auteur, capitaine de police dans la vraie vie et passionné par son métier. En 2009, il décroche le prix Quai des Orfèvres avec son premier polar Chasses à l’homme. Depuis son arrivée dans le Sud-Ouest de la France, il a rejoint l’équipe du Prix de l’Embouchure et nous offre son deuxième polar qui a pour théâtre Toulouse, la ville rose. L’intrigue plonge ses racines dans le sang des huit cent mille Tutsis massacrés par l’ethnie Hutu au Rwanda en 1994 sous le regard indifférent, voire complice de la communauté internationale. Le signal du début du génocide serait cette phrase prononcée sur les ondes de la radio des Mille Collines : « Abattez les grands arbres ». Les grands arbres étant évidemment les Tutsis. Certains génocidaires ont trouvé refuge en Europe, en France mais aussi en Belgique. Et vingt ans après les massacres, l’heure de la vengeance semble avoir sonné…

Renato Donatelli est flic, simple flic. Il a quitté sa Nouvelle-Calédonie natale et travaille à la brigade des Stups. Surnommé le Kanak par les autres membres de l’équipe, il est du genre costaud, un arbre, un roc. Honnête et toujours prêt à rendre service. Alors, quand ses collègues perquisitionnent l’appartement d’un dealer, bien décidés à trouver de la came même s’ils n’en trouvent pas, il préfère rester à l’extérieur de l’appartement plutôt que d’être mêlé à leurs magouilles. Tant qu’il la boucle, ses équipiers tolèrent son attitude. Et puis, qui oserait lui chercher des poux ?

« Je vais te laisser le choix… »

C’est toujours comme ça qu’il commence quand le mec en face se met à le gonfler.

« Soit tu passes ton chemin, soit je te mets une gifle amicale ! »

En l’occurrence, ce soir-là, tandis que le gros George et les autres membres de l’équipe mettent à sac l’appartement susdit, le Kanak, resté sur la coursive, a l’attention attirée par une porte qui s’ouvre et se referme toutes les dix secondes. Prudent mais déterminé, le Kanak s’approche de l’appartement ; le spectacle qu’il découvre le laisse sans voix, sa rétine gardera à jamais les images des corps suppliciés d’un homme et d’une femme, des Africains. Le Kanak travaille aux Stups pas à la Criminelle. Dès que son témoignage aura été acté, cette affaire ne le concernera plus. C’est un tout jeune policier de vingt-cinq ans, le lieutenant Jérôme Cussac du SRPJ, qui est chargé de prendre sa déposition. Son surnom, c’est Six car c’est le dernier de groupe, celui qu’on relègue aux tâches ingrates, celui qui prépare le café et agrafe les procédures. Côté femmes, deux beaux rôles : Mélanie Dupond, agent à la DGSE, chargée de la coordination entre la Brigade criminelle et le service de renseignement ; Avril Amandier, médecin légiste, obnubilée par sa passion des cartes postales ; c’est sa passion : envoyer et recevoir des cartes postales. Son physique de mannequin vainc les réticences et l’aversion des policiers qui se bousculent presque pour assister aux autopsies pratiquées par la belle.

Le gros George n’aime pas le Kanak qui le lui rend bien. Moins ils se voient, mieux ils se portent. C’est ainsi que Renato Donatelli aura du temps à défaut d’avoir l’aval de sa hiérarchie pour enquêter sur le meurtre du couple africain. Sa première démarche sera pour le sacristain en titre de la basilique Saint-Sernin. Il se nomme Daudiard, a passé sa vie au fin fond de l’Afrique et en est revenu après les événements de 1994. Il a avec d’autres créé une association visant à obtenir la qualification de génocide pour cette guerre civile mais aussi à identifier et interpeller tous les bourreaux qui ont trouvé refuge dans les villes occidentales. Et de confier au Kanak à propos de l’homme trouvé dépecé trouvé dans l’appartement aux côtés de son épouse : « …C’était un journaliste de la radio des Mille collines… » « …Cet homme n’a pas tué de ses mains, il a assassiné par la voix ».

Effectivement, les bourreaux d’hier sont les victimes d’aujourd’hui et tous répondent au même commandement. Je salue l’auteur qui a eu l’excellente initiative de placer au cœur de son polar cette page sombre du Rwanda. Très bien documenté mais pas trop non plus – ce n’est pas un essai -, ce polar est avant tout un roman policier tonique, sans temps mort, le temps presse, les machettes sont de sortie. La Ville Rose s’offre véritablement aux méandres de cette intrigue et s’érige comme un personnage à part entière.

Une des grandes qualités de l’auteur est d’avoir bâti des personnages forts dont la personnalité comporte un adret et un ubac. Le versant exposé à la lumière, celui qu’ils montrent aux autres au quotidien et le versant ombragé, obscur qui recèle leurs faiblesses, leur fragilité. Et vous savez quoi ? Je pense qu’on va les retrouver, tout au moins le tandem Cussac, alias Six et Renato Donatelli, alias Le Kanak ; sans doute aussi Avril Amandier et peut-être Mélanie Dupond. Mais ça, c’est une autre histoire.

Christophe Guillaumot est un homme de terrain et cela se sent dans certains dialogues et réflexions qui souffrent d’un peu de naïveté et de candeur ; parfois, un ton léger et badin qui contraste ou n’est pas en adéquation avec la scène décrite et la tension qui s’en dégage ; le langage parlé transposé tel quel à l’écrit n’est pas toujours le meilleur choix. Ce sont des détails et franchement, je suis intimement convaincu que l’auteur peut gommer ces imperfections dès son prochain polar. Je l’attends, d’ailleurs

Abattez les grands arbres

Christophe Guillaumot

Éditions Cairn 2015

Publié dans Le noir français

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