Trois heures avant l'aube - Gilles Vincent

Publié le par Jean Dewilde

Trois heures avant l'aube - Gilles Vincent

Trois histoires, trois destins sans aucun lien l’un avec l’autre, trois trajectoires désespérées qui trouveront leur résolution au même endroit dans cet intervalle de temps entre nuit noire et lever du jour, dans ces Trois heures avant l’aube. Un dénominateur commun : aveuglement, folie, désespoir.

Kamel Belkacem termine sa formation de djiadhiste quelque part au nord-ouest du Pakistan. Il est fin prêt pour rentrer à Marseille via les réseaux clandestins et les passeurs pour semer terreur, chaos et désolation dans la cité phocéenne.

Sabrina Tison habite Valenciennes. Elle est technicienne de surface à l’université, habite seule et est totalement obsédée par l’affaire Jean-Marc Ducroix (Marc Dutroux) et Nadine Richard (Michèle Martin) qui a défrayé la chronique en 1996 en Belgique et provoqué un véritable séisme dans les milieux politiques et judiciaires tout en remettant profondément en question le fonctionnement des institutions policières.

Gregor Morvan habite à Pleucadec dans le Morbihan, ouvrier d’abattage-dépouilleur aux usines Foux, trente ans à respirer les volailles et puis, sept ans avant la retraite, c’est la fermeture, brutale, irrémédiable. L’entreprise est tout ce qu’il y a de plus rentable mais refrain bien connu, rengaine usée jusqu’à la trame, les actionnaires disséminés aux quatre coins de la planète veulent toujours plus de l’argent qu’ils ont investi.

Aveuglement, folie, désespoirs, trois moteurs suffisamment puissants pour que ces trois personnages partent en croisade et les croisades font toujours des victimes.

A Marseille, Kamel Belkacem frappe une première fois en égorgeant à l’arme blanche un jeune sergent de vingt-quatre ans dans les toilettes de la gare Saint-Charles. Les caméras de surveillance vont saisir d’effroi la commissaire Aïcha Sadia ; Ce jeune homme qui claudique légèrement et qui a une incisive cassée en biais est bel et bien son neveu, disparu depuis trois mois des écrans radar. La traque n’en sera que d’autant plus éprouvante.

A Valenciennes, Sabrina Tison entend au flash info que Jean-Marc Ducroix a sollicité sa liberté conditionnelle ; il demande, par l’intermédiaire de son avocat, à purger sa peine à l’extérieur de la prison, sous la surveillance d’un bracelet électronique. C’en est trop pour elle ; c’est l’élément qui déclenche le bras vengeur. Le lieutenant Fred Pichon parviendra à isoler son nom à partir d’une photographie de groupe prise en 1996.

Dans le Morbihan, Gregor Morvan, abattu, résigné et fataliste se laisse convaincre par Maëlys, son épouse, de faire justice et d’obtenir réparation pour cette fermeture inique. Il enlèvera lui-même son patron Armand Foux et exigera de celui-ci, en échange de sa libération, qu’il verse cent mille euros sur le compte de chaque salarié, le prix qu’il a fixé pour la dignité de chacun. Le capitaine Maël Le Cam et le lieutenant Fanny Delmonte sont chargés de retrouver l’homme d’affaires.

Nous suivons ces trois intrigues en parallèle. L’épopée de Kamel Belkacem se transforme rapidement en bain de sang si bien que les membres de l’équipe d’Aïcha Sadia jusqu’à son compagnon, Sébastien Touraine ne la comprennent plus ou plutôt devinent qu’elle veut retrouver son neveu avant que les tireurs d’élite du RAID ou du GIGN ne l’abattent comme un lapin. Un dilemme douloureux pour la jeune femme écartelée entre son devoir et l’affection toute particulière qu’elle éprouve pour ce jeune homme de vingt-deux ans qu’elle a vu naître et grandir. Mais sa position devient vite intenable d’autant qu’il demeure introuvable au même titre que Sabrina Tison et Gregor Morvan.

Il faudra une fulgurance de Sébastien Touraine, non pour comprendre mais pour déduire que le destin a donné rendez-vous à Belkacem, Tison et Morvan au même moment et au même endroit : Charenton, un petit village du Cher. Comme moi, vous serez bluffés et estomaqués. Comment cela peut-il être possible ? Et pourtant, vous murmurerez comme moi : « mais oui, évidemment, où d’autre qu’à Charenton cette histoire pouvait-elle trouver son épilogue ? »

Une nouvelle fois, Gilles Vincent s’érige en un formidable conteur d’histoires, de nos histoires. N’allez pas chercher une réflexion profonde sur le radicalisme, les dégâts de la mondialisation et autres dérives de nos sociétés ultralibérales et consuméristes, le propos n’est pas là. On note au passage, rien de plus et c’est fort bien ainsi. En revanche, les personnages façonnés par la plume de l’auteur sont superbes : Grégor Morvan, l’abatteur abattu qui n’est pas un salaud, encore moins un meurtrier, un naïf mais pas un con, qui s’érige en Robin des Bois davantage pour faire plaisir à sa femme que mu par ses propres convictions ; Sabrina Tison, une femme de rien, qui mène une vie de rien pour presque rien. Elle porte en elle une plaie béante dont les bords ne peuvent se refermer, la cicatrisation est impossible. Au travers de sentiments forts et exacerbés, l’auteur nous montre comment des gens simples, ordinaires en viennent à commettre des actes qui ne leur ressemblent en rien, qui les submergent. Et j’aime Aïcha, la commissaire kabyle et ses cigarettes mentholées dont il me semble qu’elle ne les écrase jamais dans un cendrier.

Trois heures avant l’aube

Gilles Vincent

Éditions Jigal 2015

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Bob 27/12/2015 18:12

Salut l'ami ! Je n'ai pas encore pris le temps de le lire et je me pose encore la question malgré ta chronique si détaillée et bien ficelée. Les personnages, l'intrigue suffisent pour en faire un excellent bouquin ? Il n'y a aucun thème développé à part ce plongeon des personnages dans la "folie" ? Dis-moi tout... Bonnes fêtes Jean !!

Jean (jackisbackagain) 28/12/2015 13:28

Salut Bob,
Si je comprends bien ton commentaire, tu recherches de la profondeur. Ce n'est pas,à mon sens l'objectif premier de l'auteur et si tu le lis dans cette perspective, tu seras déçu. A cet égard, DJEBEL est pour moi le plus profond, celui qui s'attarde le plus dans les événements survenus en Algérie. Mais la priorité demeure la même, un polar mêlant réflexion et action sans assommer le lecteur.Et dans ce domaine, Gilles Vincent possède un sacré savoir-faire. Je te souhaite moi aussi une fin d'année 2015 paisible et plein de bonnes choses tout au long de 2016, mon cher Bob.