Travailler tue ! Yvan Robin

Publié le par Jean Dewilde

Travailler tue ! Yvan Robin

Voici un roman tout à fait réjouissant pour les amateurs de noir. Sur la quatrième de couverture sont mentionnés Le couperet de Donald Westlake, paru en novembre 2000 chez Rivages/Noir et porté à l’écran par Costa-Gavras et Chute libre, un film de Joel Schumacher de 1993 avec Michael Douglas et Robert Duvall. Et pour clore ce chapitre références, je pense aussi à l’excellent Cadres Noirs de Pierre Lemaître.

Ne vous dites surtout pas « Encore un roman sur le chômage des cadres et leurs croisades menées contre leurs employeurs ». Je ne vais pas dire qu’il n’y a rien de cela mais Yvan Robin a donné à son roman pas policier mais presque une tonalité particulière et tout à fait originale. Pour mon plus grand bonheur, ce livre est malsain. Dès la première page, l’auteur nous plonge dans le fétide, dans l’irrespirable, on patauge dans la fange et sachez que, malgré quelques respirations salvatrices, ce sera ainsi jusqu’au bout et en ce qui me concerne, j’ai refermé le livre avec un sentiment étrange, à la fois soulagé de m’extirper de ce cloaque et l’envie d’y rester. Il y a des émotions qui ne s’expliquent pas.

La première scène du Prélude est saisissante, surréaliste et d’une puissance visuelle inouïe. Sur un chantier de nuit, Un ouvrier glisse et tombe dans la fouille ; il git sur le dos, un fer à béton fiché dans le ventre. Anton Derreck, le chef d’équipe appelle les secours. Surgie de nulle part, une voiture blanche s’arrête, un homme en sort, un casque avec le logo de la boîte sur la tête ; il descend dans la fouille et sort de sa sacoche en cuir des chaussures de sécurité. Il retire les baskets pourries de l’ouvrier et lui enfile des chaussures neuves sous le regard abasourdi, hébété et horrifié d’Anton et de ses deux collègues. En partant, il lâche cette phrase : « S’il y a une chose à retenir monsieur Derreck, c’est que notre employeur avait tout mis en œuvre pour garantir la sécurité de son personnel sur ce chantier ».

Cet homme s’appelle Hubert Garden. Il est inspecteur général de la sécurité auprès des entreprises V2V, une société au monopole quasi exclusif sur tout ce qui se détruit, se construit, ou se reconstruit. Le genre de responsabilité qui vous colle une pression insupportable sur les épaules. Hubert Garden a beau avoir trente ans de boîte et son diplôme d’ingénieur des Ponts-et-chaussées en poche, c’est un médiocre. Robert Klein, son patron le traite d’ailleurs comme tel. L’épouse d’Hubert se prénomme Diane. Contrairement à son mari, elle ne nourrit aucune ambition professionnelle. Quand on fait les toilettes à la maison de retraite des Forges, l’horizon est forcément un peu bouché ; ils se sont rencontrés dans un Lavomatic.

Le couple vit provisoirement dans une caravane stabilisée avec des parpaings, installée sur le terrain où ils font bâtir leur résidence principale. L’endroit s’appelle le hameau des Forges, un bled paumé mais c’est tellement mieux pour voir grandir les gosses sauf que Diane fait fausse couche sur fausse couche. Elle met d’ailleurs les embryons expulsés dans le surgélateur et ses espoirs de reproduction dans le petit arpent de terre qu’elle cultive de manière obsessionnelle. Le couple compte vingt-quatre ans de vie commune mais honnêtement, que reste-t-il de la passion originelle si tant est qu’elle ait jamais existé entre eux ? On les sent chacun près du point de rupture, elle, parce qu’elle n’en peut plus du vieux et obscène Sénéchal qui jour après jour réclame à corps et à cris que Diane approfondisse sa toilette en gueulant : « N’arrêtez pas, nom de dieu ! Vous pouvez pas me laisser comme ça. Vous n’avez pas le droit. », et lui, parce que les accidents de travail se succèdent sans qu’il y puisse grand-chose ni même inverser la tendance. Il a beau écouter des airs d’opéra dans sa vieille Mazda à s’en faire péter les tympans, la petite phrase « Tu ne peux t’en prendre qu’à toi » martelée par sa mère depuis son plus jeune âge, résonne comme un mantra, accusatrice, persuasive.

Dès lors, on ne s’étonne guère que cet équilibre ô combien précaire et fragile bascule avec la rétrogradation d’Hubert au poste d’assistant. Klein l’autorise à terminer la série d’audits de chantiers qu’Hubert a programmés. L’occasion d’accrocher la caravane à la Mazda et d’emmener Diane par monts et par vaux dans une folle errance.

Un roman caustique, ironique, cynique et glacial sur les relations dans l’entreprise et le rôle de l’individu en son sein ; un éclairage impitoyable sur les relations de couple ; un coup de projecteur aveuglant sur la solitude, l’indifférence, l’absence de reconnaissance, l’absence d’humanité tout simplement.

Si je ne fais pas erreur, Travailler tue est le deuxième roman d’Yvan Robin après La disgrâce des noyés, roman paru aux éditions Baleine. L’écriture est poétique, flamboyante, dure, incisive et sert tellement bien le propos que je n’hésite pas un instant à affirmer que j’ai découvert un grand écrivain. Chapeau bas, M’sieur Robin.

Ne manquez pas les avis avisés de Yan (Encore du noir), de Pierre (Blacknovel) et des Unwalkers.

http://www.encoredunoir.com/2015/12/travailler-tue-d-yvan-robin.html

https://blacknovel1.wordpress.com/2016/01/13/travailler-tue-de-yvan-robin-editions-lajouanie/

http://www.unwalkers.com/tag/travailler-tue-d-yvan-robin/

Travailler tue !

Yvan Robin

Éditions Lajouanie – octobre 2015

Publié dans Le noir français

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L
pour une fois mon ami, je vais m'abstenir ( provisoirement) de lire ta chronique, car je suis en pleine lecture de ce roman !! :)
Répondre
J
Et tu as parfaitement raison, mon mulot. Je lirai la tienne avec le plus grand intérêt. Bise sur tes vibrisses.