Les infâmes - Jax Miller

Publié le par Jean Dewilde

Les infâmes - Jax Miller

« Je m’appelle Freedom Oliver et j’ai tué ma fille. C’est surréaliste, et je ne sais pas ce qui me fait le plus l’effet d’un rêve : sa mort ou son existence. Je suis coupable des deux. »

« Mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là, bon sang ? Qu’est-ce que j’ai fait de si mal dans la vie pour que Dieu refuse de m’accorder un seul putain de truc bien ? »

Telles sont les premières et dernières phrases du prologue de ces infâmes, premier roman noir, très noir de cette auteure née à New York et qui vit désormais en Irlande.

Le destin de cette femme, personnage-clé du roman, est de ceux que l’on ne peut envier. Au moment où nous faisons sa connaissance, Freedom Oliver est déjà bleuie par les coups que la vie lui a assenés. De son vrai nom Nessa Delaney, Freedom Oliver est un témoin protégé et à ce titre, bénéficie du Programme de Traitement et d’Information pour la Protection des Témoins Exceptionnels. Alcoolique et suicidaire, elle tient un bar dans un trou paumé dans l’Oregon. Mais qu’a-t-elle fait ?

Accusée à tort d’avoir tué son mari, Mark Delaney, policier, elle a cependant purgé deux ans de prison avant d’être innocentée et d’échanger sa place en prison avec son beau-frère, Matthew Delaney. Ce dernier, après dix-huit mois de détention, est sur le point de sortir de taule avec une seule idée en tête : retrouver Nessa, la faire souffrir et la massacrer. Et on ne badine pas avec l’honneur dans la famille Delaney regroupée autour de la mère, Lynn, sorte de créature monstrueuse et gélatineuse avoisinant le demi-quintal à la pesée du matin et qui carbure au cabernet-Xanax, entre autres expédients. Cette famille idéale habite à Mastic Beach dans l’État de New York.

Retrouver son ex-belle-fille ne suffit pas à Lynn et elle le fait clairement comprendre à ses fils, Luke, Matthew et John. Il faut aussi loger ses petits enfants, Mason et Rebekah que Freedom Oliver a été contrainte de confier via une assistante sociale à une famille d’accueil. Et il y a Peter, le quatrième frère en fauteuil roulant atteint d’infirmité motrice cérébrale que tout le monde prend pour un débile ; lui déteste sa mère ainsi que ses frères qui s’échinent à l’humilier de toutes les façons possibles.

Si Freedom Oliver a obtenu le statut de témoin protégé, elle le doit en grande partie à la bêtise quasi pathologique de sa belle-famille. « On avait déjà rapporté aux infos que ma maison avait été vandalisée, que j’avais reçu des menaces de mort de leur part. Les gens savaient à quel point les Delaney voulaient me voir crever. Vous le croiriez si je vous disais que Lynn et ses fils (sauf Peter) sont passés au Montel Williams Show* ? Après ça, le monde entier savait qu’ils voulaient ma mort, même s’ils n’ont réussi qu’à se faire passer pour des crétins… ».

*Talk-show poubelle diffusé aux États-Unis de 1991 à 2008.

Les deux enfants de Freedom Oliver ont été adoptés par une famille pieuse et dévote. Plus précisément par l’honorable pasteur, Virgil Paul et son épouse Carol. Ethan s’appelle désormais Mason et Layla est devenue Rebekah. Si vous ne connaissez pas les Adventistes du Troisième Jour, je vous suggère de persévérer dans cette voie. Si toutefois vous voulez à tout prix aller grossir leurs rangs, ça se passe à Goshen dans le Kentucky. De toute façon, vous n’y couperez pas, c’est bien à Goshen que les protagonistes se retrouveront dans ce qui pourrait s’appeler Règlement de comptes à Goshen.

Jax Miller signe ici un premier thriller/roman noir ambitieux et abouti. Avec Freedom Oliver, elle a créé un personnage de feu, une femme extraordinaire au sens premier du terme ; une femme dont la vie a été anéantie par sa belle-famille, physiquement et psychiquement ; contrainte d’abandonner ses gosses, réfugiée à Painter dans l’Oregon, elle survit sur le fil de rasoir. Elle alimente ce qu’elle appelle sa « tirelire à suicide » avec les cachets qu’on lui a prescrits et qu’elle ne prend jamais. Le simple fait de soupeser le bocal rempli de pilules l’apaise. C’est une femme écorchée, dépiautée, vulnérable et fragile qui fait montre au travers de ses accès de violence contre les autres et surtout contre elle-même d’une rage de vivre inouïe. Elle détesterait que j’appelle cela du courage, j’en suis certain car tout chez elle est dans l’instant et l’instinct. Elle agit le plus souvent au mépris de toute prudence, inconsciente du danger ; ainsi, quand elle verse une bonne dose de Tabasco dans le creux de sa main pour en aveugler un motard qui s’en prend à une toute jeune fille dans son bar. Elle témoigne aussi d’une énorme sensibilité et déborde de tendresse à l’égard des mal lotis comme sa voisine d’appartement, Mimi Bruce, une octogénaire frappée d’Alzheimer qui déclenche plus souvent qu’à son tour l’alarme incendie en oubliant sur le feu tantôt des œufs, tantôt des dés de poulet. Le court extrait qui suit révèle la qualité d’écriture de Jax miller.

« …Qui ? m’interroge-t-elle, oubliant déjà ce qu’elle m’a raconté il y a dix secondes.

- George Clooney. Qu’est-ce qu’il t’a dit quand il t’a appelée ? » Mimi reste là, perplexe, en sous-vêtements. Elle lève les mains en l’air sans raison, la peau flasque de ses bras pendouille et elle se met à chanter « Somewhere Over the Rainbow ». Des poils très blancs se dressent sous ses aisselles, des taches de vieillesse dansent au rythme de la mélodie. Et même à travers la chanson, j’entends la pile de son sonotone siffler »…

Si Freedom est capable de tout laisser tomber pour venir en aide à quiconque en détresse, elle éprouve beaucoup plus de mal à admettre et accepter que quelqu’un puisse s’intéresser à elle pour ce qu’elle est. Quand on est alcoolique, suicidaire et violente, il est évidemment difficile d’imaginer que quelqu’un puisse avoir envie de voir plus loin. C’est pourtant ce que fait Matley, policier à Painter. Il a perçu qu’au-delà de l’ivrogne délirante qu’il est amené à ramasser plus souvent qu’à son tour sur la voie publique, il y a une femme blessée, brutalisée, écartelée mais tellement vivante pour laquelle il éprouve quelque chose de plus fort que la pitié ou la compassion.

Il y a aussi Peter, le seul de ses beaux-frères pour lequel elle a vraiment de l’affection. Depuis son changement d’identité, elle ne l’a pas revu, bien sûr et vous découvrirez comme moi qu’il a joué, joue et jouera un rôle très important dans le destin de Freedom.

Le titre français Les infâmes est tout à fait approprié. En effet, la trajectoire de Freedom Oliver croisera à peut près tout ce que la planète peut compter de détraqués, de désaxés et de dégénérés. Les infâmes, c’est aussi un vibrant hommage à la femme que les hommes réduisent à un objet sexuel qu’ils s’approprient avec plus ou moins de violence selon les cas. Préparer la bouffe, cirer les pompes, alimenter le frigidaire en bières et fermer leur gueule, à quoi d’autre elles servent, les bonnes femmes, version Jax Miller ?

Pas de bol non plus pour Freedom Oliver, ses enfants ont été placés chez le couple Carol et Virgil Paul, ce dernier étant le grand gourou de l’église des Adventistes du Troisième Jour. Et là, je trouve que Jax Miller n’a pas fait le meilleur choix. On comprend bien qu’elle évoque les événements survenus au Texas en 1993, événements connus sous le nom de Siège de Waco. Connaissant votre soif de savoir, je vous mets le lien Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Waco

Pour ma part, je trouve que le roman perd de sa force et de son impact. Si l’auteure avait vraiment l’envie et le besoin d’écrire un bouquin sur ce sujet, elle aurait dû à mon sens, écrire un livre à part. Avec le fabuleux personnage de Freedom Oliver, elle avait tout en mains pour réaliser le crime parfait.

Vous l’aurez compris, je ne me suis pas échiné à écrire une chronique – dont je m’aperçois qu’elle est beaucoup plus longue que ce que j’ai l’habitude de faire – si ces infâmes ne m’avaient pas séduit. Et j’attends le prochain roman de Jax Miller avec beaucoup d’espoir et d’intérêt.

Les infâmes

Freedom’s Child

Jax Miller

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy

Éditions Ombres Noires, 2015

Publié dans polars américains

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Commenter cet article

Nathalie 25/03/2016 21:41

Moi aussi j'ai beaucoup aimé et j'attends le prochain avec impatience !
Mon avis ici : http://www.anamor.fr/oeuvres/les-infames.html
Bonne soirée et bonnes lectures à tous.

Jean (jackisbackagain) 25/03/2016 13:10

Parbleu, Vincent, rien ne t'échappe, tu es intraitable ! Amitiés.

Vincenent 24/03/2016 22:51

Très belle chronique, mon ami Jean. Et il est vrai que tu as fait long, cette fois... Et preuve que je l'ai lue attentivement, un petit truc:Lynn, à la pesée du matin doit plutôt peser le quintal et demi, parce qu'un demi-quintal, c'est plutôt léger.
La bise l'ami!

Kris 24/03/2016 17:02

Magnifique ta chro !! J'adore
Et moi aussi j'attends avec impatience le prochain
Je la vois au QDP peut etre en saura-t-on un peu plus ...
Je lis rarement les chros parce que sinon pas le temps de lire les bouquins mais là pas pubresister tant ce livre m'a marquée
Merci

Jean (jackisbackagain) 24/03/2016 17:07

C'est moi qui te remercie Kris d'être venue faire un petit tour sur mon blog, même si c'est pour Jax. A mon sens, tu ne sera pas la seule à vouloir lui parler. Amitiés.