Un voleur parmi nous - Tobias Wolff

Publié le par Jean Dewilde

Un voleur parmi nous - Tobias Wolff

Un court roman, une petite merveille d’émotions qui se cachent entre les lignes, derrière les mots.

Camp militaire de Fort Bragg, en Caroline du Nord, 1967. Trois jeunes paras s’apprêtent à finir leur formation avant de partir pour le Viêtnam. Trois hommes armés de fusil qui, le jour de la fête nationale, sont chargés de monter la garde autour d’un dépôt de munitions. Lorsque des civils s’approchent, les voici mis en joue. Ils n’étaient pourtant venus que pour alerter les soldats qu’un incendie était en train de s’étendre. Le dépôt de munitions ne tardera pas à être menacé. En réponse, pourtant, s’exerce un acte absurde, le premier d’une série qui ébranlera à tout jamais le destin de ces hommes.

Sans vouloir jeter des fleurs aux Éditions Gallmeister, il fallait quand même aller chercher ce texte paru en 1984 sous le titre The Barracks Thief. Et pour celles et ceux qui s’exclameraient « …Mais c’est vieux, ça », je dis très simplement qu’il y a des textes dont la simplicité et la beauté sont intemporelles et Un voleur parmi nous fait partie de ceux-ci.

Hubbard, Lewis et Bishop sont les patronymes des trois bidasses désignés pour monter la garde du dépôt de munitions en ce quatre juillet caniculaire. Normal, ce sont les derniers arrivés et les moins gradés mais cela ne les enchante pas pour autant. Jusque là, ils avaient tout fait pour s’éviter, s’étaient détournés les uns des autres, chacun d’eux ne voulant en aucune façon faire le pas qui les aurait remisés définitivement dans le groupe des nouveaux. Philip Bishop est le narrateur.

Les instructions du sergent-chef sont on ne peut plus claires : si quelqu’un s’avise ne serait-ce que de toucher la clôture qui ceint le périmètre, les trois jeunes recrues n’ont qu’une et qu’une seule consigne. Tirer pour tuer. Effectivement, ils auront de la visite en la personne du shérif et du shérif adjoint. Ces derniers sont venus les informer d’un danger bien réel, un incendie qui pourrait se propager jusqu’au dépôt de munitions avec les conséquences que l’on devine. La sagesse commanderait aux trois hommes d’abandonner leur poste et de monter dans la voiture du shérif, d’autant que ce dernier leur promet d’intervenir en haut lieu si des sanctions devaient être prises à leur encontre.

Tour à tour, Lewis met en joue le shérif et Hubbard le shérif adjoint. Les deux représentants de la loi, tremblant des pieds à la tête, remontent dans leur voiture et disparaissent. Cet incident, loin d’être anodin, va resserrer les liens entre les trois soldats, témoins et acteurs privilégiés d’un événement exceptionnel qui n’appartient qu’à eux. L’impression d’avoir accompli ensemble quelque chose d’unique. Cette solidarité, cette presque union sacrée s’avérera pourtant fragile comme de la porcelaine, voire factice.

En effet, cet incident les divisera profondément car chacun aura vécu et revivra en boucle cette confrontation avec le shérif et son adjoint de manière intensément différente. Même s’il n’a pas été fait usage d’armes à feu, la tension était à son paroxysme et aucun d’entre eux ne peut prétendre savoir ce qu’il se serait passé si le shérif et son adjoint n’avaient pas adopté l’attitude de repli qui fut la leur. En réalité, bien qu’ils en aient été intimement convaincus sur le moment, ils n’ont jamais eu le contrôle de la situation.

Et puis l’impensable se produit ; des portefeuilles disparaissent des baraquements. Alors qu’il prend une douche, Hubbard voit une main agripper son futal qu’il avait accroché à la patère. A cause de la vapeur de la douche, il n’a pu distinguer le voleur et s’est ramassé un coup de poing qui lui a fracturé le nez. Ces vols sont perçus comme une trahison. Comme dit le sergent-chef : « Quelle sorte d’homme faut-il être pour renier les siens ? »

En confiant les clés de la narration à Philip Bishop, l’auteur nous plonge au cœur de cette immense institution qu’est l’armée avec ses règles et ses normes immuables.

Le livre refermé, il est impossible de se soustraire à la réflexion. Qu’est-ce que Tobias Wolff a voulu nous montrer ? Je serais bien en peine de vous donner une réponse, chacun en fera sa propre lecture. Les trajectoires individuelles de Lewis, Hubbard et Bishop s’écartent les unes des autres, est-ce en raison de leurs parcours individuels, de leurs motivations à rejoindre l’armée ? Il me semble que l’armée porte une responsabilité écrasante en confiant à des jeunes hommes tout juste sortis de formation la garde d’un dépôt de munitions avec cette consigne unique : Tirez sur quiconque touche à la clôture.

Un voleur parmi nous

The Barracks Thief

Traduit de l’américain par François Happe

Éditions Gallmeister, collection Totem, 2016

Publié dans polars américains

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Commenter cet article

Jean (jackisbackagain) 16/03/2016 14:48

Bonjour Christine,

Tu as raison d'insister sur le côté intemporel de pas mal de leurs parutions. C'est avec plaisir que je te tente. Amitiés.

Christine C de V 16/03/2016 08:10

Une maison d'édition qui m'apporte beaucoup de plaisir. Ils ont du goût dans cette maison. Et j'adore le côté intemporel des livres. Merci pour ce billet : encore une tentation ....

Jean (jackisbackagain) 08/03/2016 18:13

Bonsoir Léa,
A l'heure où je t'écris, tu en auras vraisemblablement terminé la lecture. J'attends ton avis. Amitiés.

Léa Touch Book 02/03/2016 17:23

Je dois absolument le lire, il me tente beaucoup :)

Jean (jackisbackagain) 08/03/2016 18:18

Vincent,
C'est toi le spécialiste des armées, sourire. Il est vrai qu'il est assez hallucinant de voir des bleus garder un arsenal. C'est cet événement qui assure la bascule de ce roman, court et très réussi. Amitiés.

Vincent 01/03/2016 15:58

Mon ami jean, c'est un intéressant point de vue sur cette institution qu'est l'armée américaine. De gros moyens, il est vrai, mais une formation largement au dessous de la moyenne. Il n'est qu'à voir les récents "incidents" impliquant l'armée US en opérations. Le personnel n'est vraiment pas à la hauteur du matériel.
Bien amicalement,