A vos haines très ordinaires - Laurent Denancy

Publié le par Jean Dewilde

A vos haines très ordinaires - Laurent Denancy

Premier essai, premier roman, essai transformé, roman réussi. Si ce premier roman de Laurent Denancy a attiré mon attention, il le doit très certainement à son titre. C’est un peu une invitation à aller voir ce qui se cache derrière ces haines très ordinaires et pour peu qu’on témoigne d’une curiosité de bon aloi, on y répond favorablement. L’auteur a choisi pour théâtre de son récit un triangle composé de trois villes varoises : Brignolles, Toulon et Saint-Maximin. Vous aurez plus de mal à localiser le petit village de Nouguiéres où vivent la plupart des protagonistes du roman.

Il n’a pas froid aux yeux, Laurent Denancy. Se lancer dans l’écriture de polars est au mieux téméraire, au pire suicidaire mais il n’est pas le seul. Là où il perd tout bon sens, c’est quand il met en scène un tueur en série, qui est aussi un violeur et, cerise sur le gâteau, qui s’en prend à des fillettes. Trois mots : tueur en série – violeur – fillettes, l’horreur ! Après le premier chapitre très court qui relate le meurtre d’une fillette de douze ans, préalablement violée, on n’a qu’une seule envie : prendre ses jambes à son cou. Je ne me suis pas enfui.

Après cette première scène sordide, nous faisons la connaissance de Katy et Vincent, un couple à la dérive et de Sylvie et Jean-François. Les premiers ont une fille, Mélissa dont Vincent n’est pas le père biologique mais qui est tout pour lui, les seconds ont une fille, Laure et un garçon, Jonathan. Mélissa et Laure sont inséparables.

Quand Vincent rentre du boulot ce samedi en fin de journée, Mélissa n’est pas à la maison. Engueulade avec Katy. Mélissa est supposée passer l’après-midi avec Laure chez Laure. Furieux mais pas encore inquiet, Vincent s’y rend à pied pour la récupérer. Et le verdict tombe. Non, ils n’ont pas vu Mélissa de la journée.

En quelques pages, l’auteur réussit à instiller une bonne dose de tension et d’angoisse. La disparition de Mélissa est forcément inquiétante puisque deux fillettes ont déjà été violées et étranglées. Même si le lecteur ne sait pas quel enfant est victime dans la première scène du roman, il ne doute pas un instant qu’il s’agit de Mélissa.

Le policier chargé de l’enquête sur cette série de meurtres est le commissaire Jean-Marc Tourvin, de la Criminelle. Au moment où il reçoit l’appel l’informant de la disparition de Mélissa, il est avec une de ses compagnes d’un soir ; depuis son divorce quatre ans plutôt, plus aucune liaison suivie. Il n’a pas revu Aïcha ni son fils Brice et ne sait même pas ce qu’ils sont devenus. Il est assisté par le lieutenant Marie-Hélène Fanaud, 34 ans, mariée, sans enfant, une grande brune sportive d’origine italienne et par le lieutenant Franck Pillard, presque trente ans, célibataire, sans enfant.

Le corps de Mélissa est effectivement retrouvé dans le même état que ceux des deux premières victimes. Notre trio d’enquêteurs ne dispose que de trop peu d’éléments pour orienter l’enquête sur une piste déterminée et trois enfants assassinés, ça vous met une pression énorme. A propos, que savent-ils ? L’assassin tue toutes les trois semaines, les corps des trois fillettes ont été retrouvés dans la pinède du Suquet et les traces de pneus laissées sur les scènes de crime sont celles d’un 4x4 ; c’est à peu près tout.

Ce polar ne serait pas sans Max, assurément le personnage central de cette histoire. Max est un artiste, maudit pourrait-on dire. Un sculpteur à la réputation internationale mais une réputation sulfureuse qui, malgré lui, suscite de vives polémiques. Il s’est installé à Nouguiéres, un peu à l’écart, pour y trouver la paix sans pour autant se couper du monde. Sa seule compagnie s’appelle Horace, un berger allemand à poils longs. Un mec d’une grande sensibilité, ce Max. « Il y a aussi ces articles destructeurs sur son monument dédié à la naissance de l’Homme où des personnes lui ont reproché d’avoir représenté une jeune fille nue avec trop de réalisme…L’œuvre a été retirée du musée de l’Homme où elle siégeait depuis presque six mois… ». « …Rien ne lui a été épargné. Il y fut décrit comme le prototype même du pédophile et du pervers dangereux ! Le mot pédophile le traumatise. Max en garde un souvenir douloureux, une plaie au cœur qui n’a jamais cicatrisé malgré la défense publique dont il a bénéficié de la part d’intellectuels célèbres… ».

Il n’y a pas d’enquête policière qui ne soit dirigée par un juge d’instruction. Dans l’affaire qui nous occupe, il s’appelle Copelli et il est proprement imbuvable. Plus soucieux au bout du compte de trouver un coupable crédible, un coupable qui a le profil que le coupable tout court, quitte à en changer si les avancées de l’enquête l’imposent. Il ne faut pas emmerder les bourgeois, les notables, les chefs d’entreprise locaux, bref, tout ce que la région compte de gens hautement respectables. Ses rapports avec le commissaire Tourvin sont l’occasion de pugilats verbaux ou plus exactement de monologues assassins, Tourvin étant un homme éduqué sachant se contenir et se maîtriser. Et il garde un atout dans sa manche…

La vérité finira par éclater au grand jour ; l’ampleur des faits révélés surprendra et saisira d’effroi. Vous devrez toutefois attendre la toute dernière page du livre pour comprendre ce titre un peu étrange mais très beau A vos haines très ordinaires.

Avec ce premier roman plein d’audace, généreux en diable et d’une belle cohérence, Laurent Denancy fait une apparition prometteuse dans le monde du polar. Il y a de l’originalité dans son écriture, un enthousiasme qui se dégage de l’ensemble et il m’a surpris plusieurs fois par une phrase, une scène, un dialogue. Il y a les imperfections d’un premier roman : certains personnages sont brossés à l’excès et ont une tendance à surjouer ; la ponctuation fait selon moi fait la part trop belle au point d’exclamation ; des dialogues parfois s’emballent et semblent échapper à leurs acteurs. Tout cela fait aussi aussi le charme d’une première publication. Mais la grande réussite du roman réside dans la capacité de l’auteur à générer des émotions au travers de ses personnages et cela fait toute la différence.

En mettant la pédophilie au centre de son intrigue, l’auteur a pris un risque, celui d’éloigner des lecteurs qui n’en peuvent plus, comme je le disais plus haut, de tueurs violeurs d’enfants. Même s’il s’agit d’une fiction, son intrigue est éminemment réaliste et rappelle d’effroyables événements comme l’affaire Dutroux auquel il fait d’ailleurs allusion. Au-delà du thème, j’avais fort envie de découvrir l’auteur qui, quand je vois la photo en médaillon sur la quatrième de couverture, doit être quelqu’un de doux et intrinsèquement non-violent, j’en suis convaincu.

Je lui souhaite un vent très favorable et pour l’anecdote, il ne s’appelle pas Laurent Denancy mais Laurent Bourdier ; un homonyme ayant déjà publié sous son patronyme, il a choisi comme nom de plume le pseudonyme de Denancy en référence à sa ville de naissance. Et les petits malins qui susurrent qu’il aurait pu choisir de s’appeler Debourdier sont vraiment nuls !

A vos haines très ordinaires

Laurent Denancy

Éditions Auteurs d’Aujourd’hui (mars 2016)

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Vincent GARCIA 29/05/2016 11:54

Mon ami Jean,
Que voila une sympathique chronique pour un livre qui doit l'être bien moins. Le thème de la pédophilie, comme tu le dis, rebutera sûrement beaucoup de lecteurs. mais iI n'est pas dit que je ne me laisse pas tenter. Car même si le sujet est difficile, il peut être intéressant à lire quand il est intelligemment traité.
Amitiés...

Jean (jackisbackagain) 31/05/2016 09:49

Bonjour mon ami,
L'auteur a (heureusement) évité trop de scènes glauques et gore auquel cas je n'aurais pas été très loin dans la lecture. Un premier roman qui mérite nos encouragements malgré la thématique abordée. Amitiés.

Bob 28/05/2016 19:00

Salut Jean,
Non, je n'aurai pas le courage, comme toi, de me lancer dans une telle histoire tant j'ai de remarquables récits noirs qui me tendent les pages. Je le sais, je ne suis pas téméraire... L'auteur m'avait contacté, avait même posté directement sur ma page fb (je ne supporte pas ça) probablement par erreur me confondant à un groupe. Bref, les thrillers purs et durs ne me font pas vibrer mais si tu as pris du plaisir, c'est le principal. Amitiés.

Jean (jackisbackagain) 31/05/2016 09:43

Hello Bob,
Je ne suis pas téméraire pour un sou. C'est davantage la curiosité qui m'a incité à contacter l'auteur dont j'ai trouvé la démarche courageuse et sincère; le simple fait qu'il s'agissait d'un premier roman a attisé un peu plus cette curiosité. Davantage un polar qu'un thriller même si le suspense est au rendez-vous. Amitiés.

Bob 28/05/2016 20:38

Bonsoir Laurent Denancy,
Je respecte le travail des auteurs - dure tâche que la leur -, je respecte aussi les chroniqueurs - sombre tâche que la nôtre - mais la masse des romans publiés est si importante qu'il nous faut faire des choix. Le chroniqueur n'est pas un découvreur, il lui est impossible de se pencher sur toutes les parutions, les éditeurs sont payés pour ça. J'ai lu votre "chronique" concernant les aléas des auteurs des petites maisons d'édition avec les libraires et je vous comprends. Mais c'est malheureusement ainsi. Musso aura toujours plus de poids que vous. La force de frappe est au point. Cependant, les chroniqueurs font des découvertes. Parfois. Et c'est, je vous prie de me croire, vraiment jouissif. J'aurai peut-être la joie de connaître cet état avec vos écrits un de ces jours. Allez savoir ! Bob

Laurent DENANCY 28/05/2016 19:31

Monsieur Bob
Je ne publie JAMAIS sur les murs particuliers sans y être clairement invité, veuillez donc m'excuser d'avoir fait une vilaine erreur involontaire. Oui, j'ai dû vous confondre avec un groupe.
Vous n'avez pas envie de découvrir mon écriture, je le comprends et je le respecte. L'essentiel pour un auteur est de trouver son lectorat, nul n'est universel. Mais si vous aimez les récits noirs, peut-être craquerez-vous un jour ?...
Bonne continuation.