Adieu - Jacques Expert

Publié le par Jean Dewilde

Adieu - Jacques Expert

J’ai découvert Jacques Expert il y a quelques années avec Ce soir, je vais tuer l’assassin de mon fils. Un polar dont je garde un souvenir, ce qui n’est pas si mal à mon âge. Plus sérieusement, je me rappelle le malaise que j’avais éprouvé, sentiment que j’ai attribué au réalisme de l’intrigue assez glauque. Un bon polar, c’est ce que j’en dirais aujourd’hui.

Avec Adieu, l’auteur nous livre le récit d’une enquête menée par un flic, le commissaire Hervé Langelier. Et les meurtres sur lesquels il enquête sont suffisamment horribles pour faire vaciller la raison du plus équilibré. Tout commence le 20 février 2001 lorsqu’une mère de famille est retrouvée égorgée à son domicile dans la banlieue parisienne, ses deux enfants étouffés à l’aide d’un oreiller, chacun dans leur chambre respective. Aucune trace du père. Volatilisé.

Pour le commissaire Langelier, résoudre l’affaire n’est qu’une question d’heures, le temps de mettre la main sur le père et mari. Un drame passionnel plutôt qu’un meurtre exécuté de sang-froid. Mais le père reste introuvable malgré les avis de recherche lancés tous azimuts. Et comme toujours dans ces cas-là, la pression monte. Pas de quoi ébranler cependant la conviction intime de Langelier qui bénéficie à ce stade encore de l’appui de son supérieur, le commissaire Jean-Louis Ferracci.

Un mois plus tard, jour pour jour, le 20 mars 2001, toujours dans la banlieue parisienne, les corps sans vie d’une jeune femme, égorgée et de sa fille, étouffée, sont retrouvés à leur domicile. Là aussi, le père a disparu. C’est un moment charnière dans l’enquête car Langelier en est dessaisi au profit de Ferracci. Il faut dire que l’enquête est au point mort et que la thèse défendue par Langelier selon laquelle c’est forcément l’un des pères le coupable ne rencontre plus aucun écho à quelque niveau de pouvoir que ce soit. Non, l’hypothèse d’un tueur en série est désormais la piste privilégiée.

Le 20 avril 2001, les corps sans vie d’une femme de 41 ans, égorgée et de ses trois enfants, étouffés, sont retrouvés à leur domicile. Aucun progrès n’a été enregistré dans l’enquête mais ce nouveau drame accrédite la thèse selon laquelle un tueur en série œuvre dans la banlieue parisienne. Aucune trace du père. A ce moment précis, le commissaire Langelier n’intéresse plus personne, lui-même se désintéresse d’ailleurs complètement de l’enquête telle qu’est est menée, désespérément ancré dans son absolue certitude que l’un des pères est l’assassin.

Tout bascule dans la nuit du 20 mai 2001. Tout ce que Paris et sa banlieue compte de policiers est sur les dents, ce qui ne suffira pas à empêcher un nouveau drame. Une mère et ses deux enfants sont retrouvés morts selon le même mode opératoire, elle, égorgée, les enfants, étouffés. Aucun signe du père. Un voisin, alerté par du bruit, voit un homme monter dans la voiture de la mère de famille et prévient la police. S’en suit une course-poursuite au terme de laquelle le conducteur s’encastre dans une benne à ordures. Mort sur le coup, quasi décapité. Le hasard fait-il bien ou trop bien les choses ? Le fuyard, archi connu des services de police était un homme ultra violent et il est prouvé qu’il s’est bien introduit dans la maison des dernières victimes. Pour Ferracci, l’affaire est bouclée même si le juge en charge du dossier lui impose d’attendre la date du 20 juin, vous comprenez pourquoi.

J’ai été séduit d’emblée par l’idée de l’auteur de raconter cette enquête par le commissaire Hervé Langelier à l’occasion de son pot de départ à la retraite. En présence d’une cinquantaine de collègues et ex-collègues, le commissaire raconte. Il raconte son enquête, celle qu’il a menée pendant près de dix ans, seul, envers et contre tous avec cette conviction qui ne l’a jamais quitté : c’est l’un des pères qui est le coupable. Dans l’assemblée, une présence cristallise l’attention, celle de Jean-Louis Ferracci, l’ami qui l’a trahi, qui a repris l’enquête et qui croit l’avoir menée à son terme.

Nous sommes nombreux à avoir assisté à ces pots de départ, le plus souvent par simple politesse et hormis quelques-uns, toujours les mêmes d’ailleurs, qui font le plein de petits fours et de mousseux/champagne pour les cinq ans à venir, la durée de ces espiègleries mondaines dépasse rarement les deux heures. Ce n’est donc pas le moindre des mérites du commissaire Langelier de tenir en haleine son auditoire jusqu’à l’aube. Personne ne pense à partir ni même à s’éclipser un instant. Chacun est scotché à sa chaise ne voulant perdre aucune miette de la confession de cet homme qui a sacrifié dix ans de sa vie à résoudre une enquête bâclée, selon lui. Et il est vrai qu’il en a fait des sacrifices. Son épouse l’a quitté, emmenant leurs deux enfants avec elle et pourtant, de la patience, elle en a fait preuve Stéphanie. Langelier a transformé l’appartement familial en un véritable sanctuaire, un véritable culte à celui que la presse a surnommé « le tueur de familles ». Pas un mur, pas une surface plane qui n’accueille des documents d’enquête, procès-verbaux d’audition, mains courantes, des milliers de post-it partout, sur le frigidaire, l’armoire à pharmacie, une « installation » créée par lui et qui nourrit son obsession. Le mot est lâché : obsession.

Dix ans, c’est énorme, me direz-vous. Il faut que vous sachiez que le commissaire Langelier a toujours travaillé pendant ces dix ans, au gré des affectations que lui  imposait Ferracci. Il a occupé différents postes un peu partout dans l’hexagone en affichant toujours le même professionnalisme. Irréprochable, Langelier.

Langelier terminera son exposé sur le coup de cinq heures du mat. La nuit n’est pas finie pour autant, Ferracci ayant réclamé la parole et imposé le silence. Réponse du berger à la bergère ? Rassurez-vous, il sera beaucoup plus bref que Langelier.

Rarement ai-je été aussi violemment et profondément happé par une enquête, le mot quête serait plus approprié et le mot obsession est le terme exact. Le récit est tendu, la tension permanente. Pourtant, beaucoup de ceux qui ont lu les romans de Jacques Expert ne considèrent pas Adieu comme une réussite et lui préfèrent d’autres titres. Je ne suis pas aveugle au point de dire que tout est parfait ; vers la fin du livre, l’auteur doit expliquer certains points, certains événements sous peine de planter lecteur avec un goût d’inachevé ; et nous avons droit à l’artillerie lourde, non pas des ficelles mais de vrais haubans qui viennent colmater les brèches. Et je suis d’avis que l’auteur a eu tort de vouloir tout expliquer car c’est précisément en expliquant qu’il met lui-même le doigt sur des incohérences ;  j’en avais repéré certaines, d’autres m’avaient échappé.

Le meilleur conseil de lecture que je pourrais donner relatif à ce livre est le suivant : si vous vous emmerdez après cinquante pages, laissez tomber,  vous n’accrocherez plus. Aux autres, excellente lecture.

 

Adieu

Jacques Expert

Le livre de Poche (mars 2013)

 

 

 

 

 

 

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Jean (jackisbackagain) 30/10/2016 13:13

Salut Vincent,
J'ai l'impression de ne pas avoir fait passer la bonne impression dans ma chronique, à savoir que ce livre m'a obsédé, ce qui est rare. Impossible à lâcher. Il est vrai que je parlais aussi des failles parce qu'il y en a mais au total, un polar que je recommande très chaudement. Amitiés. Jean.

Vincent GARCIA 25/10/2016 08:40

Salut Jean,
J'ai un ou deux livres de cet auteur dans ma Pal et, curieusement, ils n'en sortent pas... Appelle-ça un acte manqué si tu veux, mais à lire plus attentivement ta chronique, l'âme simple que je suis risque d'avoir du mal à y trouver son chemin. Mais qui sait? Un jour peut-être...
Amitiés.

Remy 22/10/2016 18:06

Dans ma pal

Jean (jackisbackagain) 23/10/2016 11:49

Salut Remy,
Une bonne chose, j'espère que tu seras séduit autant que moi par le personnage ddu commissaire Langelier. Amitiés.

Bob 20/10/2016 11:32

Salut l'ami,
Après ton avis je ne sais pas si je vais avoir envie de découvrir les romans de cet auteur (on a tant de bons polars à lire et j'éprouve un certain rejet pour un récit mal fagoté). Amitiés. Bob

Jean (jackisbackagain) 23/10/2016 11:48

Salut Bob,
Je pense que tu devrais te faire ta propre opinion car, même si ma chronique est mitigée, ce personnage de flic obsédé m'a complètement accaparé et c'est en développant brillamment ce personnage que l'auteur réussit ce polar. Amitiés.