La tête de l'Anglaise - Pierre D'Ovidio

Publié le par Jean Dewilde

La tête de l'Anglaise - Pierre D'Ovidio

Titre glacial. Non, il ne s’agit pas d’un lieu dit ou d’une prise de Jiu Jitsu. L’auteur nous invite à plonger dans la folie d’un homme et son récit est effectivement terrifiant.

Au moment où nous faisons sa connaissance, Joël, la cinquantaine, fermier, participe à une battue organisée à la hâte pour retrouver Jennifer, l’anglaise qui devait retrouver son mari Brian à l’auberge du village. Elle était partie à pied de la ferme qu’ils avaient rachetée pour la rénover, comme nombre de Britanniques avant eux. Excellente marcheuse, connaissant parfaitement l’itinéraire, son retard a très vite inquiété tant son mari que le tenancier de l’auberge où ils avaient l’habitude de déjeuner. Le corps sans vie de l’alerte sexagénaire sera rapidement découvert de même que son meurtrier : Joël, celui-là même qui la cherche avec les habitants de tous les bleds alentour.

Dans la mesure où l’identité de coupable est rapidement connue et dévoilée au lecteur, il ne s’agit pas d’un suspense haletant pour reprendre l’expression consacrée et que je déteste. Ce qui intéresse l’auteur et que le lecteur va prendre de plein fouet, c’est bien évidemment le déséquilibre du meurtrier car un meurtre aussi sauvage ne peut être commis que par un esprit solidement dérangé. Mais peut-on comprendre ou à défaut de comprendre, expliquer cet acte odieux ? Pour tout au moins expliquer et malgré toute la répugnance que Joël inspire à ses semblables, il va falloir se plonger dans l’histoire de cet homme taciturne.

Son père, Alphonse, un ancien sergent en Algérie n’avait pas seulement la main lourde, quand il s’agissait de punir les enfants, les techniques utilisées dans le djebel, il s’en souvenait, oh oui ! Joël n’est pas enfant unique, il a une sœur aînée, Francine et un frère jumeau, Marc. Ou plutôt il avait un frère jumeau, Marc étant décédé à l’âge de quatre ans dans des circonstances que je ne vous dévoile pas. Francine s’est mariée et a eu un garçon. Lui aussi n’est plus. Il s’appelait Bertrand. A pas tout à fait seize ans, Joël l’a emmené faire une balade dans sa belle américaine décapotable. Il en a perdu le contrôle et a percuté un platane. Si lui s’en est tiré, son neveu est mort sur le coup. Cet accident a une double conséquence : la première est que sa sœur ne lui parle plus depuis ce jour et la seconde, son épouse l’a quitté avec leur fils. Parce que, voyez-vous, Joël a été marié, le monstre a été marié, ce qui le rend sans doute un peu plus monstrueux encore. Au moment de « l’affaire de l’Anglaise », le père de Joël a tiré sa révérence depuis un bon bout de temps déjà. Joël le taiseux ne parle plus guère si ce n’est à son chien Max, réceptacle attentif et bienveillant des soliloques délirants et incongrus de son maître.

Joël a toujours sa mère, je ne vous en ai rien dit tant Josy fut une femme effacée et très certainement terrorisée par son mari violent. Aujourd’hui, elle n’attend plus guère que le passage d’Évelyne, la kiné que Joël déteste. Elle ne sait plus marcher, la Josy. Joël prend soin de sa mère, à sa façon. « Depuis mars, son fils la sortait de son lit et la portait jusqu’à son fauteuil, dans la cuisine, salle à manger et pièce à vivre… » « …Joël avait une curieuse façon de porter sa mère. Il la prenait par les poignets et la hissait sur son dos. Il disait : « Tu pèses ton poids quand même ! »Il disait aussi : « Ça te fait un étirement du tonnerre, hein ! Pas besoin de l’autre dinde avec son gros cul ! Pas vrai ? »

Plus tard, la kiné devait raconter : « Figurez-vous qu’il avait inventé de disposer autour de sa mère des horreurs en tissu. Des sortes de poupées hideuses en grosse toile de jute. Comme deux patates cousues bout à bout. Sur la plus petite, il avait figuré des yeux et une bouche. Certaines avec le pli des lèvres vers le haut, d’autres vers le bas. Des yeux avec d’immenses cils qu’il avait dessinés en s’aidant d’un gros feutre noir. La vieille dame lui avait expliqué qu’il avait fait ces choses pour « lui tenir compagnie », la journée ».

Cette histoire qui ferait juste un fait divers dans les quotidiens l’espace de quelques jours pose une série de questions aussi dérangeantes les unes que les autres et l’auteur n’apporte aucune réponse, ce n’est pas son propos. Le père de Joël ne porte-t-il pas une responsabilité écrasante dans ce drame ? Sa mère n’est-elle pas coupable de s’être claquemurée dans le silence ? La kiné n’aurait-elle pas dû rapporter ce qu’elle avait vu à qui de droit ? Précisément, à qui de droit, telle est la question. Après coup et c’est écœurant, tout le monde a un avis, une idée, une opinion à partager.

Joël, lui, se préoccupe de son chien, que va-t-il devenir sans lui ? Il n’a à aucun moment conscience de l’horreur de son acte et saisit mal cet engouement et ce déchaînement de tous, lui qui ne connaît et appréhende que le silence et l’indifférence comme réponses à ses propres souffrances.

La lecture de ce roman m’a plus d’une fois dérangé et désarçonné mais quel roman ! Quelle puissance ! Les chapitres sont courts – pour permettre au lecteur de respirer ? Tout le talent de Pierre d’Ovidio est de réussir à nous mettre en condition, c’est-à-dire dans la tête de Joël, dans le regard que celui-ci pose sur son entourage ; n’oubliez pas que nous sommes à la campagne, dans une région assez paumée mais jamais nommée, tout le monde connaît tout le monde, enfin, connaître…Je me comprends.

L’auteur nous montre aussi que même l’horreur préfère au tout noir et au tout blanc le gris et ses nuances infinies. Un livre âpre, dur, magistralement écrit.

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La tête de l’Anglaise

Pierre d’Ovidio

Éditions Jigal

Publié dans polars français

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