Le fleuve des brumes - Valerio Varesi

Publié le par Jean Dewilde

Le fleuve des brumes - Valerio Varesi

Voici un roman magnifique qui se mérite. Dès lors qu’il est question de l’histoire profonde de l’Italie et d’événements survenus cinquante ans auparavant, vous comprendrez aisément qu’il n’y a plus vraiment d’urgence, au sens littéral du terme. Le livre s’ouvre sur une scène longue et lente, celle d’une péniche qui, libérée de ses amarres,  dérive dans la nuit avant de disparaître dans le brouillard. Ce non événement est commenté par  trois vieillards qui depuis le cercle nautique local dissertent sur la montée des eaux et suivent minute par minute la crue du Pô qui menace de sortir de son lit. C’est que la pluie tombe sans relâche dans cette vallée brumeuse du nord de l’Italie, quelque part non loin de Parme. La barge sera retrouvée à l’aube, échouée et son pilote manque à l’appel.

Le commissaire Soneri fait son entrée dans le roman sur une scène de crime que son auteur a voulu déguiser en suicide. Un homme a été précipité par une fenêtre du troisième étage de l’hôpital sur le ciment humide de pluie en contrebas. Il s’agit d’un certain Tonna Decimo, soixante-seize ans. Et avant même que son corps soit retrouvé lesté au fond du Pô tout contre une stèle funéraire, l’identité du batelier manquant tombe telle une sentence : Tonna Anteo, le frère de Decimo, un peu plus âgé que ce dernier, deux ans de plus pour être précis. Un double meurtre mais qui peut donc bien en être l’auteur, tous ceux qui auraient eu des raisons de se venger sont aujourd’hui morts et enterrés.

Le commissaire Soneri est un personnage comme on aime en croiser. Un homme de peu de mots qui aime se balader, écouter, observer, s’imprégner des lieux et des gens. Il réfléchit à voix haute, échafaude des hypothèses, déduit, écarte et se demande en permanence s’il ne fait pas fausse route tout en sachant très bien qu’il ne peut tout simplement pas enquêter d’une autre manière. Il n’est pas tout à fait réfractaire aux nouvelles technologies mais il laisse cet aspect-là à Juvara, le seul inspecteur qu’il supporte à ses côtés. Il a un téléphone portable qui écorche inlassablement la marche triomphale de l’Aïda. Il n’a jamais été capable d’en changer la sonnerie, c’est vous dire et entre nous il s’en fout, le plus souvent il oublie même de l’allumer. Sa compagne, Angela est avocate. Quand je dis compagne, il n’est pas question pour autant de partager les mêmes murs et à fortiori le même lit. Elle instille un peu fantaisie et de folie dans l’existence routinière du commissaire.

« Il  alluma son cigare dès qu’il s’affala dans le fauteuil du salon d’où il avait à portée de vue l’ensemble de son appartement. C’était le moment qu’il préférait : chaussons aux pieds, pyjama, robe de chambre et puis sa maison, toujours la même. Celle où il avait grandi depuis son enfance, celle que lui avaient laissée ses parents avec tout son mobilier, inchangé depuis toutes ces années. Une fois sa journée finie, il avait l’impression de se réfugier dans un lieu dont lui seul connaissait la carte… ».

Aux côtés de Soneri, il y a le médecin légiste Nanetti, perclus de douleurs articulaires ; les deux hommes s’apprécient. On ne peut pas en dire autant d’Alemanni, le vieux magistrat, toujours réticent à signer les autorisations demandées par Soneri. Un authentique casse-pieds, un empêcheur de tourner en rond, un fonctionnaire aigri proche de la retraite et  qui en parle beaucoup ; malheureusement pour le commissaire Soneri, il n’y est pas encore.

L’enquête progresse au rythme des recherches et des déductions de notre commissaire. Lentement car les gens parlent peu ou rechignent carrément à évoquer les années noires de l’Italie, le fascisme, les chemises noires, les brigades Garibaldi. Surtout, ils ne sont plus très nombreux ceux qui pourraient en parler.

C’est une invitation au voyage que nous adresse Valerio Varesi, un voyage dans la plaine du Pô,  fleuve qui assure autant la fertilité  qu’il provoque de désastres ; en ce sens, il est une magnifique métaphore des hommes capables du meilleur et du pire.

La toute dernière phrase du roman est simplement sublime, je l’ai relue souvent depuis que j’ai refermé le livre, elle est à tomber par terre !

Deux bonnes nouvelles : la première, je ne suis pas le seul à avoir adoré ce roman. Je vous mets le lien vers la toute bonne chronique de Pierre de Blacknovel qui vous donne un éclairage complémentaire et très intéressant : https://blacknovel1.wordpress.com/2016/10/19/le-fleuve-des-brumes-de-valerio-varesi/, la seconde, c’est que le commissaire Soneri nous revient avec une nouvelle enquête dès 2017.

 

Le fleuve des brumes

Il Fiume Delle Nebbie

Traduit (magistralement) de l’italien par Sarah Amrani

Éditions Agullo 2016

Publié dans polars italiens

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

PIERRE FAVEROLLE 22/11/2016 20:53

Quel roman ! et comme tu lui rends bien justice ! Quelle écriture et quelle traduction ! Vivement le prochain ! Amitiés