Le cas Sneijder - Jean-Paul Dubois

Publié le par Jean Dewilde

 

Ce bouquin n’est pas un polar mais un roman noir à l’humour noir. J’en ai détesté la fin mais j’ai adoré l’histoire de cet homme Paul Sneijder, victime d’un terrible et rarissime accident d’ascenseur dans une tour à Montréal.

Mais commençons par le début de cette étrange histoire et précisément le 3 janvier 2011, la veille de l’accident. Tandis qu’il prépare des pâtes au pesto, Paul voit à la télévision un reportage montrant des milliers d’oiseaux morts dans un bled de l’Arkansas, une bourgade répondant au nom de Beede. Cinq mille six cents âmes et presque un oiseau mort par habitant. Ces oiseaux sont des carouges à épaulettes, une espèce que tout le monde connaît…Le même jour, on dénombre à moins de cent kilomètres de Beede cent mille poissons morts flottant sur la rivière Arkansas. Des tambours ocellés, autre espèce bien connue…Comme il le dit lui-même, « …ces images de chutes inéluctables me rapprochaient de ce qui m’attendait le lendemain ».

Paul est marié à Anna, d’origine hollandaise, une femme solide, dotée d’une nature directe et pragmatique et d’un tempérament hautement directif. Elle travaille depuis 2004 comme cadre chez Bell Canada où elle occupe le poste de responsable du laboratoire de commande vocale, un univers à haut potentiel comme elle se plaît à le lui rappeler.

Paul Sneijder vient d’avoir soixante ans. Il s’est marié deux fois. Sa première femme s’appelait Gladys Valence et est décédée en l’an 2000, durant la nuit de la Saint-Sylvestre. Elle a été retrouvée morte dans sa vieille décapotable, avec plus de trois grammes et demi d’alcool dans le sang. Paul en a été bouleversé mais pas surpris, ne l’ayant jamais connue sobre. Elle lui a donné une fille, Marie. Deux ans après la naissance de celle-ci, ils divorcent et trois ans  plus tard environ, il épouse Anna Keller. Deux jumeaux naîtront, Hugo et Nicolas, des clones masculinisés de leur mère. Très vite, il y aura, d’un côté, les jumeaux et leur mère à haut potentiel  et de l’autre, Paul qui se décrit comme une sorte de factotum accrédité, pourvoyeur génétique affublé d’un permis de conduire pour faciliter les transports.

Mais Paul, passez-moi l’expression, va solidement merder. Peut-être parce que ce que lui demande Anna est tellement ahurissant, insensé et inattendu qu’il en perd toute capacité de réaction. A dire vrai, elle ne lui demande rien, elle lui impose pour d’absconses et odieuses raisons de ne voir sa fille qu’en dehors de la maison familiale. Les jumeaux, Hugo et Nicolas, sans doutes drillés par leur mère à haut potentiel ne manifesteront jamais la moindre envie de voir Marie, leur demi-sœur, pire, ils nieront jusqu’à son existence.

La situation se pacifie après le dramatique accident du 4 janvier 2011. Des cinq personnes présentes dans la cabine, seul Paul en réchappe ; sa fille, Marie, est tuée. Marie est désormais la bienvenue à la maison sous forme d’urne contenant ses cendres dans la petite pièce qui sert de bureau à Paul. Avant l’accident, Paul était employé au service des achats et approvisionnements de la SAQ, la Société des alcools du Québec. Il n’y remettra plus les pieds au grand dam d’Anna, par l’intermédiaire de laquelle il y est entré. Depuis l’accident, Paul s’abonne, lit et collecte absolument tout ce qui se publie sur les ascenseurs : magazines, revues techniques et La bible de cette industrie, The Vertical Transportation Handbook. Dans cet ouvrage est mentionnée une vérité fondamentale : on ne construit pas un ascenseur autour d’un immeuble, mais un immeuble autour d’un ascenseur. Il est au centre de tout. C’est lui qui simplifiera votre vie ou au contraire la transformera en enfer.

A l’affût de la moindre offre d’emploi, Paul dégote un boulot de promeneur de chiens. Son employeur s’appelle Jorgos Charistéas. Un personnage haut en couleurs, extravagant, raide dingue des nombres premiers palindromiques. Si vous ne savez pas ce qu’est un nombre premier palindromique, c’est un nombre qui peut se lire dans les deux sens, par exemple, 2216122. Et si vous souhaitez en apprendre davantage, je vous renvoie au théorème de Fermat, laissé en plan il y a trois cent cinquante ans. Paul ne fait pas ce job pour l’argent, il le fait parce qu’il a besoin de temps, d’être dehors et de marcher. Ce qui n’est pas du tout du goût de son épouse qui se demande ce qu’elle va répondre à ses collègues de Bell quand ils lui demanderont des nouvelles de son mari. Elle se voit assez mal leur dire : il va bien, il a remonté la pente et trouvé un emploi qui lui convient, il promène des chiens. Elle se sent humiliée, bafouée, ridiculisée.

Le lecteur peut légitimement se demander pourquoi ces-deux-là ont à un moment décidé d’unir leurs destinées. Tout les séparait et le gouffre devient abyssal à mesure que les journées passent. Le lecteur prendra spontanément le parti pris de Paul. Forcément, me direz-vous, un mec qui perd sa fille, qui depuis lors se coltine des angoisses dès que l’espace autour de lui se raréfie et surtout en présence de ses congénères, un type qui aime les bêtes et un peu moins les gens. Cet antagonisme de moins en moins larvé entre Paul et Anna donne lieu à des dialogues féroces, où le cynisme le dispute à l’humour noir. Bon sang, ils ne s’épargnent pas ! Et puis, il y a la langue. Une écriture qui ravit à chaque phrase, le sens de la réplique, tout est très frais dans ce roman qui repose pourtant sur un événement grave. Jean-Paul Dubois – que je découvre avec ce roman – est né à Toulouse en 1950. Il a publié de nombreux romans dont Une vie française qui lui a valu le prix Femina et le prix du roman Fnac.

Le cas Sneijder

Jean-Paul Dubois

Éditions Points

 

Publié dans polars français

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Vincent GARCIA 15/01/2017 19:41

Tiens, tiens... Pourquoi pas? De Jean-Paul Dubois, je n'ai lu que "Une vie française" qui ne m'avait pas franchement enthousiasmé. Il faut dire que ce n'était pas du noir.
Peut-être laisserai-je une petite chance à cet auteur.
Amitiés.

Jean Dewilde 15/01/2017 21:24

L'auteur fétiche de Pierre pour des raisons très personnelles. Je le découvre avec ce roman et je ne vais pas en rester là. C'est vrai qu'il a énormément écrit et je pars donc à l'aventure. Une écriture très personnelle et une capacité à bâtir une intrigue sur pas grand chose, dans Le cas Sneijder je précise. Les rapports humains passés à la loupe, ça mord et ça grince. J'aime beaucoup. Amitiés.

Olivier Kourilsky 15/01/2017 08:30

Jean Paul Dubois est un excellent auteur qui ne déçoit jamais !

Jean dewilde 15/01/2017 11:51

Pour ma part, je le découvre mais c'est vraiment une très belle découverte. Amitiés.