Une disparition inquiétante - Dror Mishani

Publié le par Jean Dewilde

 

Un coup de cœur absolu pour ce polar israélien. Un moment de lecture rare. J’en parlerai encore dans dix ans avec la même émotion et le même tremolo dans la voix. Et pourtant, le livre ne raconte rien d’autre que son titre, une disparition inquiétante. L’intrigue se déroule à Holon, une banlieue modeste de Tel Aviv.

Il est dix-huit heures dix en ce début de soirée, le jour commence à baisser et le commandant Avraham Avraham, qui fêtera ses trente-huit ans dans quelques jours, est assis dans son bureau du commissariat ; en face de lui, une femme, une mère, elle s’appelle Hannah Sharabi. Il a beau lui expliquer qu’en Israël, il n’y a pas d’auteur de romans policiers parce qu’en Israël, il n’y a pas de tueurs en séries, pas d’enlèvements et quasiment pas de violeurs, la femme en face de lui n’en démord pas, son fils a disparu. Selon elle, Ofer, son fils de seize ans est parti ce matin-là au lycée comme tous les autres matins et n’en est pas rentré. Fort de son expérience, Avraham la renvoie chez elle, l’assurant que son fils ne va pas tarder à refaire surface d’autant qu’elle lui a quand même confié du bout des lèvres qu’Ofer a déjà fugué à deux reprises.

Le lendemain matin, Madame Sharabi se présente au commissariat en compagnie de son beau-frère. Ofer n’a toujours pas donné signe de vie et le commandant Avraham Avraham, toujours serein, est contraint de mettre la machine policière en route. L’affaire prend une tournure plus glauque quand un appel anonyme arrive au commissariat informant que le cadavre est à chercher dans les dunes derrière des barres d’immeuble en construction. La battue organisée pour retrouver le corps de l’adolescent ne donnera rien.

Les premières auditions enregistrées dans le cadre de l’enquête de proximité et de voisinage n’apportent aucun élément qui puisse faire progresser l’enquête. Les jours passent, l’inquiétude grandit. Cette situation désespérante fait exploser le commissaire ; dans le bureau de sa supérieure, Ilana, il lâche :

« Tu te rends compte que toute l’enquête se concentre dans un rayon de deux kilomètres à peu près ! C’est absurde. La famille habite à un kilomètre et demi du lycée, notre commissariat se trouve à mi-chemin, et même moi, j’habite à cinq minutes en voiture de chez eux. C’est comme enquêter dans un village et malgré ça, malgré tous nos moyens technologiques et tous nos experts Internet et médias, eh bien, on n’a déniché personne qui aurait vu ce gosse aller au lycée ou ailleurs ni personne qui pourrait nous donner des informations intéressantes sur cette famille…C’est simplement incroyable ».

En réalité, il se reproche ses propres manquements, son refus de prendre au sérieux, dès le départ, la déposition de la mère. Cette culpabilité larvée le fait passer à côté d’éléments, si pas cruciaux dans l’élucidation de la disparition de l’adolescent, à tout le moins significatifs et constitutifs de toute enquête policière qui se respecte. Ainsi, c’est par un collègue qu’il apprend qu’Ofer a une sœur qui souffre de trisomie.

Il y a aussi Zeev Avni, ce voisin des Sharabi, dont le comportement est étrange. Ce professeur d’anglais – il a donné des cours particuliers au disparu -  fait montre d’un besoin presque irrépressible d’être entendu par Avraham Avraham. Il le sera d’ailleurs mais ressortira de ces auditions avec un sentiment de frustration comme si le commandant Avraham ne prenait pas assez à cœur et en compte son très vif souhait de jouer un rôle déterminant dans cette affaire. Étrange bonhomme, certains le jugeraient carrément inquiétant, voire malsain.

L’audition du père, Raphaël Sharabi, qui était en mer au moment où son épouse a déclaré la disparition de leur fils donnera à Avraham le sentiment de mieux connaître les membres de la famille et de mieux cerner la place et le rôle d’Ofer en son sein. Mais très concrètement, l’enquête ne progresse pas.

Et c’est avec sa valise bourrée de doutes qu’Avraham débarque à Bruxelles pour une semaine dans le cadre d’un échange de compétences. Il n’y apprendra rien mais rencontrera Marianka, une jeune femme d’origine slovène. Une rencontre importante et déterminante, vous le verrez.

A son retour, il apprend par la bouche d’Ilana, sa supérieure, que son hypothèse de départ est remise en cause. Avraham est toujours parti du principe qu’Ofer est parti le mercredi matin au lycée et qu’il n’y est jamais arrivé. Or, personne n’a vu Ofer ce matin-là. La dernière fois qu’il a été vu avec une certitude absolue, c’est le mardi après-midi ; les caméras de surveillance du lycée le montrent franchir la grille du lycée et trois témoignages inattaquables confirment qu’il est bien rentré chez lui. Dur à avaler pour Avraham, le lecteur, lui, ne peut qu’applaudir à cette nouvelle orientation.

Avraham est un personnage remarquable, l’archétype de l’antihéros. Un homme de bon sens peut-être trahi par son trop plein d’empathie et sa compassion vis-à-vis de parents effondrés par la disparition de leur enfant. Ses doutes l’encombrent, ses certitudes ne font pas l’unanimité. Il donne à certains moments l’impression de porter un costume trop grand et trop lourd pour lui. Mais il bosse, interroge beaucoup et s’interroge plus encore. Rejette-t-il le pire parce que le pire lui est insupportable et qu’il ne peut donc l’imaginer ? Il déteste les confrontations brutales et la violence, il aimerait que tout se passe et se fasse en douceur y compris la résolution d’enquêtes criminelles. C’est sans aucun doute la raison pour laquelle il a tant de mal avec son collègue Sharpstein, adepte d’une approche plus directe et plus musclée de l’affaire.

Dans un entretien captivant de l’auteur au Bibliobs, le commandant Avraham Avraham est défini comme un policier un peu étrange. Il voit en chaque suspect un innocent potentiel. Je vous mets le lien ci-après :

http://bibliobs.nouvelobs.com/polar/20140411.OBS3610/dror-mishani-israel-n-est-pas-un-etat-occidental.html

Une disparition inquiétante est la première enquête de notre policier atypique. Ont suivi La violence en embuscade et Les doutes D’Avraham. Les trois volumes ont été traduits magnifiquement par Laurence Sendrowicz.

 

Une disparition inquiétante

Tik N’Edar

Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Éditions Point (2015)

 

Publié dans polar israélien

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Commenter cet article

Jean dewilde 08/01/2017 17:37

La violence en embuscade et les doutes d'Avraham feront sans nul doute partie de mes lectures 2017. Il y a ce personnage atypique, bien sûr mais aussi cette psychologie fouillée que l'on retrouve chez un Thomas H. Cook. Je ne suis donc pas étonné que tu l'aies apprécié. Le scoop, il faut le chercher du côté de Pierre, qui ne l'a pas encore lu ! Amitiés.

Vincent GARCIA 08/01/2017 12:27

Quel plaisir de voir que tu as, comme moi, beaucoup apprécié ce roman! Avec un policier radicalement différent de ceux auxquels nous sommes habitués. Le suivant, "La violence en embuscade" confirme la singularité de cet auteur et de son personnage.
Amitiés...