Cabossé - Benoît Philippon

Publié le par Jean Dewilde

 

J’aime bien aussi écrire des chroniques quand plus personne ne les attend ou du moins quand le livre se débarrasse de son habit « nouveauté ». Cabossé n’est pas a priori ma tasse de thé. Je l’ai lu, je l’ai beaucoup apprécié pour mille et une raisons. Inévitablement, vous penserez à Thelma & Louise de Ridley Scott (1991) avec Geena Davies et Susan Sarandon ou Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967) avec Warren Beatty et Faye Dunaway. Deux longs métrages mémorables et qui ont marqué les esprits.

La première scène, celle qui décrit Roy en train de chatter avec la dénommée Guillemette vous convainc ou non de poursuivre l’aventure et…la lecture. A la fois juste et sensible, elle donne toute sa tonalité au roman. Leur première rencontre, d’aucuns la jugeront totalement rocambolesque, d’autres, dont je suis, renversante de charme et de romantisme. C’est effectivement sous le tamis des lumières de l’appartement de Guillemette qu’ils vont faire connaissance ; une nuit complète à se découvrir. Et croyez-moi, une nuit ne suffira pas. Roy et Guillemette, c’est un peu l’eau et le feu, tomate cerise et tomate taureau, l’infiniment petit et l’infiniment grand. Si Guillemette peut passer inaperçue avec sa petite taille et ses quarante-cinq kilos, Roy, on ne peut pas le rater. Un mètre quatre-vingt quinze pour cent dix kilos. Né à Clermont il y a quarante-deux ans, un premier avril, le petit Raymond avait une sale tronche à sa sortie de l’utérus maternel. S’il n’a pu modifier sa gueule de canard de barbarie passée au mixer, il a obtenu de pouvoir changer de prénom : Raymond, ça, c’était absolument insupportable, inaudible, ingérable !

L’un comme l’autre ont un passé violent. De Guillemette, on sait que son ex la tabassait régulièrement à coups de baffes dans la gueule et de coups de pieds dans le ventre et ce n’était pas le pire. Roy, lui, a été successivement  boxeur, équarrisseur, débosseleur et homme de main ; Il récupérait pour des types peu fréquentables des impayés auprès de mecs peu fréquentables. Les formules de politesse n’étaient pas indispensables pour faire le job et Roy s’acquittait brillamment de sa tâche. La rencontre avec Guillemette va tout changer. Il trouve chez cette toute petite chose une écoute, une attention, une compréhension telles que personne ne lui en a jamais témoignées. Roy a perdu beaucoup avant de rencontrer Guillemette. Louisette, sa petite sœur, qu’il appelait Lou ; il avait un peu plus de dix ans quand elle est née. Pas vraiment désirée, la gosse, plutôt un coup de capote trouée selon son paternel. Un père qui ajoute : « On a déjà un fils mal fini, les enfants, on n’a pas le droit de les piquer, mais on peut encore les avorter que je sache. » Pendant quatre ans et demi, le ciel s’est complètement dégagé pour Roy jusqu’au jour où son père, davantage par agacement que par méchanceté, a balancé Lou de la pointe de sa chaussure dans la cage d’escalier. Et Roy a vu sa petite sœur se désarticuler au fur et à mesure que son corps fluet rebondissait de marche en marche. Est-ce à ce moment que la Bête est née ? Son père à la morgue, sa mère suicidée quelques semaines après le drame et lui en HP pendant neuf mois.

A peine se sont-ils rencontrés que Roy et Guillemette sont contraints de prendre la tangente et de partir en cavale. Guillemette avait pourtant pris bien soin de changer d’adresse, de numéro de téléphone, elle avait même désactivé son compte Facebook ; et pourtant Xavier, son ex, l’a retrouvée. Ça, ce n’est pas trop grave mais ce  connard s’est mis dans la tête de la récupérer. Soit il n’a pas remarqué la présence de Roy, soit son orgueil de mâle l’a zappé, le verdict est sans appel, Xavier ne fera jamais plus de mal à personne.

L’histoire est belle, l’histoire est brutale. Les circonstances ne leur sont guère favorables, ils se cachent, ils brouillent les pistes mais il leur faut bien dormir, manger et oser des rencontres. Certaines seront tendues et sanglantes, d’autres surprenantes, pleines de chaleur et de tendresse. Ainsi, quand Roy tente de voler la 4L d’une grand-mère et qu’elle leur tire dessus avec une pétoire antédiluvienne avant de leur ouvrir sa porte, son cœur et son frigo, je souris, je m’amuse et je suis touché. Un authentique road-movie où tout est crédible puisque, en cavale et donc dans l’improvisation, toutes les situations peuvent se produire.

Je suis de ceux qui pensent qu’il y a toujours un moment propice à la rencontre entre un livre et son lecteur. On peut ainsi passer complètement à travers un roman dont on s’étonne même qu’il fasse quasi l’unanimité. Je dis cela car ce Cabossé aurait sans doute pu m’agacer, en tout ou en partie, si je l’avais lu à un moment où j’aurais été plus maussade et plus hermétique à la passion dévorante qui consume Roy et Guillemette. Mais franchement, ce duo est fantastique, il réveille à coup sûr ces émotions propres à l’adolescence. Oui, je sais, Roy a quarante-deux ans, plus l’âge d’avoir de l’acné (Vous imaginez sa face de courge pilée et vous voulez en plus le flanquer d’une éruption de bubons, mais vous êtes vraiment sans pitié !) et Guillemette est adulte, elle aussi. Leur rencontre est ce qu’il leur est arrivé de mieux et le lecteur a une folle envie de les voir réussir l’impensable et l’impossible. Ça va être chaud, je vous le dis !  

 

Cabossé

Benoît Philippon

Éditions Gallimard 2016

Collection Série Noire

 

 

Publié dans polars français

Commenter cet article

Bob 24/04/2017 19:24

Salut Jean,
Ah que c'est beau l'amour ! Comment ne pas être touché par ces deux êtres en mal de tout qui fuient comme le ferait une volée de gamins qui viennent de chaparder des bonbons... Amitiés.

Jean dewilde 18/04/2017 14:54

L'ami Vincent,
Je ne savais pas que tu étais fan de Suzan, tiens, ça sonne pas mal fan de Suzan. Si tu en as l'occasion, lis ce roman, c'est très fort, peut-être un peu trop outrancier à certains mais rares moments. Une très belle découverte pour bibi. Amitiés.

PIERRE FAVEROLLE 17/04/2017 16:04

Salut mon ami, voilà un roman que l'on ne risque pas d'oublier, et qui laisse un gout amer dans la bouche. Un sacré roman qui fait mal. Amitiés

Jean dewilde 18/04/2017 14:50

"Les plus désespérés sont les chants les plus beaux..." Les vers splendides d'Alfred de Musset collent parfaitement à ce roman noir. La justesse des dialogues m'a épaté. Amitiés.

Vincent 17/04/2017 18:58

Salut mon bon Jean,
Même dépourvu des attraits de la nouveauté, un bon roman reste un bon roman. Rien que la mention de Susan Sarandon dans ta chronique suffisait à me faire apprécier le billet que, je te rassure, j'ai lu jusqu'au bout. Voilà en tout cas une lecture qui je suis sûr ne devrait pas me laisser indifférent.
la bise l'ami.