Thèse sur un homicide - Diego Paszkowski

Publié le par Jean Dewilde

C’est l’histoire d’une confrontation qui tourne à l’affrontement entre un jeune étudiant et son professeur. Paul Besançon a brillamment terminé ses études de droit à Paris, moyenne : 19,5/20 obtenue sur les deux ans et demi qu’ont duré ses études à Assas. Grâce à son père, ancien attaché culturel de l’ambassade de France à Buenos Aires, il est admis, avec quatorze autres étudiants triés sur le volet, à suivre le séminaire de droit pénal (huit semaines) dispensé par le professeur Roberto Bermúdes, une éminence. C’est peu de dire que ses parents sont heureux de le voir partir pour l’Argentine. « …et néanmoins tout cela pourrait être source de joie, maintenant qu’il sait que leur fils a accepté l’invitation qu’à sa demande son ami le professeur Roberto F. Bermúdes lui a envoyée, et qu’il va offrir à son épouse le plus beau cadeau qu’elle eût pu espérer, qui est de ne plus voir, pendant huit semaines ou mieux encore toute la vie, tout ce qui leur reste de vie, le regard inquiétant de son fils Paul… »

Inquiétant, leur fils Paul ? Oui, assurément. Pas d’ami, replié sur et retranché en lui-même, Paul cultive une obsession ; celle que lui inspire l’actrice américaine, Juliette Lewis. Il a acheté tous les DVD des films dans lesquelles elle joue, il les connaît par cœur : Les nerfs à vif, Romeo is bleeding, Kalifornia,Tueurs nés, Too young to die, Une nuit en enfer, etc…des films qui reviennent dans la narration à intervalles réguliers.  

Si Paul se retrouve à Buenos Aires, tous frais payés par son père, c’est que ce dernier espère que son fils, au contact du professeur Roberto F. Bermúdes, acquiert  cette dimension humaine qui lui fait tellement défaut. Que n’a-t-il entendu parler de ce professeur en termes tellement dithyrambiques ! « …un homme juste, désormais connu en Argentine et dans toute l’Amérique comme professeur de droit pénal, peut-être celui qui a publié le plus d’articles dans les revues spécialisées du monde entier, le plus limpide dans ses explications sur les valeurs de la justice… ».

Sauf que les motivations de Paul sont tout autres. Lui n’a qu’un objectif : perpétrer un meurtre impuni. Tout son être tend à commettre ce crime qui mettra la justice à genoux. D’un point de vue théorique il n’en fait pas mystère auprès de Bermúdes, mieux il le sollicite en lui exposant un cas très précis avec toutes les circonstances particulières qui l’accompagnent. Le professeur l’écoute, mal à l’aise, sur ses gardes. Car c’est bien d’une thèse sur un homicide que l’entretient Paul. Un drôle de type, il ne s’était pas attendu à ça, il imaginait le fils de Bernard Besançon autrement.

Pour revenir un instant au père de Paul, force est de reconnaître qu’il s’est trompé en érigeant le professeur Bermúdes en parangon de bonté, de justice et d’humanisme. Ils ne sont plus vus depuis plus de vingt ans et l’homme a changé. A cinquante-quatre ans, Bermúdes a renoncé à son poste de juge depuis belle lurette. Il s’est largement mis à l’abri du besoin en publiant régulièrement des livres de droit qui se vendent comme des petits pains, il anime aussi une émission de télévision « De plein droit », un talk show juridique qui cartonne. Son divorce d’avec Roxana l’a laissé amer, aigri et sans plus beaucoup d’envie. Il picole, whisky et plutôt du bon, s’efforce de maintenir sa consommation dans le raisonnable mais y parvient de moins en moins, il maudit toute cette série de J&B douze ans d’âge avec ce bec verseur en plastique et cette petite sphère à l’intérieur qui fait qu’il est impossible de boire à la bouteille. Sa foi inébranlable en la justice, partout, tout le temps et pour chacun se désagrège. L’homme qu’admirait Bernard Besançon n’est plus.

Et quand le corps d’une jeune femme est retrouvé sous les fenêtres de son amphithéâtre, ultime provocation, massacré des mille et une façons que son étudiant lui avait décrites dans son cas théorique, les barrières cèdent, les verrous sautent. D’un seul coup, Bermúdes prend conscience du carcan dans lequel le droit, l’éthique et la morale l’avaient enfermés. Est-ce le grain de sable que le brillant étudiant Paul Besançon n’avait pas pris en compte ?

Ne soyez pas surpris par le style linéaire, quasi sans paragraphes. J’ai été dépaysé pendant les premières pages avant de me rendre compte que je fixais les informations avec aisance. Ce style particulier contribue largement au côté hypnotique, envoûtant et parfois dérangeant du récit. Diego Paszkowski réussit avec brio à confiner son intrigue en un peu plus de deux cents pages ; bien vu, le roman en est d’autant plus puissant et percutant.

 

Tesis sobre un homicidio (1999)

Thèse sur un homicide

Diego Paszkowski

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin

Éditions La dernière goutte, collection Fonds noirs (3 octobre 2013)

Éditions Points (19 mars 2015) 

 

Publié dans polars argentins

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