Galeux - Bruno Jacquin

Publié le par Jean Dewilde

 

Sans prendre trop de risques, je peux affirmer que beaucoup d’entre nous ne peuvent expliquer ce qu’étaient les G.A.L. pour Groupes Antiterroristes de Libération (en espagnol, Grupos Antiterroristas de Liberación). Ces commandos paramilitaires ou para policiers financés par l’État espagnol ont sévi entre 1983 et 1987 au Pays basque et essentiellement au Pays basque français. Leur cible : les membres de l’ETA réfugiés en France. Ces commandos étaient composés de barbouzes, mercenaires, policiers ou militaires reconvertis et tous ces joyeux drilles étaient payés par de l’argent public espagnol détourné. A l’époque, l’Espagne vivait sous le régime socialiste de Felipe Gonzales. L’Histoire n’en finit plus de repasser les plats. La France de François Mitterrand fermait les yeux sur des attentats perpétrés sur le sol national français. Sans doute tout le monde y trouvait-il son compte.

Certains membres de ces commandos croyaient de bonne foi être officiellement employés par l’État espagnol alors qu’ils agissaient dans l’illégalité la plus totale. Se sentaient-ils dédouanés en sachant (ou non) que le ministre de l’intérieur et le directeur de la sécurité de l’État notamment étaient impliqués jusqu’au cou ?  

C’est dans cette période troublée et violente que l’auteur plante et développe son intrigue et ses personnages. Il a choisi pour héroïne, Inès, une jeune femme dans la vingtaine bien sous tous les rapports. Inès n’a pas connu ses parents. Sa mère est morte d’éclampsie en la mettant au monde et son père a été assassiné « au cours d’un règlement de compte entre etarras ». D’eux, elle ne possède qu’une photo qu’elle garde dans son portefeuille, unique souvenir de plus en plus écorné par les années.

Quand son grand-père, Casimiro Pozuelo, est victime d’un attentat duquel il réchappe bien que grièvement blessé, Inès tombe des nues. Un attentat ! Qui peut donc en vouloir à son grand-père ? C’est totalement absurde ! L’image qu’Inès a de ses grands-parents paternels est tellement aux antipodes de cette violence aveugle qu’elle ne peut comprendre que son grand-père puisse être la cible d’un acte perpétré délibérément et de sang-froid. Mais les connaît-elle vraiment ? Sa grand-mère, Nanou, la soixantaine, elle l’a toujours connue souffrant d’un très sévère trouble de l’élocution survenu à la suite d’un accident vasculaire cérébral lui-même provoqué par un choc émotionnel intense. Depuis lors, Nanou mène une vie solitaire, se réfugiant au moins douze heures par jour dans son atelier de peinture. L’éducation d’Inès, c’est Casimiro Pozuelo, son grand-père, qui s’en est occupé intégralement, ce qui explique largement l’intensité des liens qui les unit. Cet amour mutuel inconditionnel ne peut empêcher Inès d’enquêter sur les circonstances qui ont entouré la mort de son père, elle ne croit plus guère au règlement de compte avancé par son grand-père tout comme elle doute de plus en plus que son grand-père ait été ciblé par erreur. Se pourrait-il qu’il ait été un membre des GAL ?

Commence alors la valse des questions, des hypothèses et surtout la recherche de la vérité. Vivre ave le sentiment qu’on lui a menti depuis sa naissance s’impose petit à petit comme une évidence. Impossible pour Inès de vivre avec ses doutes et s’accommoder d’un mensonge quand celui-ci touche ceux que vous avez de plus cher ; Mais comment savoir ?

Le petit ami d’Inès s’appelle Mikel, Mikel Ekiza. Ils ne se connaissent que depuis peu. Mikel est à tout le moins un jeune homme revendicatif, tourmenté et exalté. Son père, un eterra (militant d’ETA) de la première heure a été abattu en France quand il était tout môme. Quand il annonce à Inès son départ pour l’Argentine et pour une durée indéterminée, « une affaire de famille à régler », le lecteur se pose immédiatement la question de savoir quel est le but réel de ce voyage et qui il est réellement.

De fil en aiguille, Inès obtient des réponses et notamment auprès de Pantxica, la mère de sa meilleure amie, Amaia. Le bouche à oreille la fera rencontrer d’autres interlocuteurs. Jusqu’à ce voyage au Venezuela qui la mènera à un personnage clé qui révélera à Inès les pièces manquantes du puzzle. Du moins le croit-elle. Car la vérité, ultime et terrifiante, tombera dans les dernières pages du livre.

L’auteur, Bruno Jacquin a écrit un livre ambitieux. Ambitieux par le sujet qu’il traite, le terrorisme d’État, ambitieux et audacieux tant il déchaîne aujourd’hui encore les passions. L’auteur, à n’en point douter, a accompli un travail de documentation colossal ; il a dû lire beaucoup et encore pour assimiler, maîtriser et restituer avec fluidité au travers d’une fiction les actions de ces commandos de la mort. Captivant et édifiant.

L’auteur a évité le piège majeur : la longueur. Un bon deux cent cinquante pages, c’est le bon dosage pour ne pas perdre le lecteur et surtout le lecteur qui comme moi connaissait si peu ce pan d’histoire. Un bémol : je n’ai pas compris comment les liens très forts qui unissent certains protagonistes ne volent pas en éclats à la fin du livre. Je sais, c’est très subjectif. Une fin plus sombre, elle l’est mais relativement édulcorée, aurait plus logiquement clos le récit, tous les ingrédients étaient naturellement là pour donner au roman la couleur qu’il mérite : noir d’encre.

Un mot sur l’auteur : Ancien journaliste de presse écrite (quotidiens, hebdos, mensuels puis agence), Bruno Jacquin embrasse ensuite une carrière dans la presse institutionnelle pour le compte d'un service public.  Il quitte ce dernier pour assouvir sa passion de l'écriture. Féru de littérature noire et policière ainsi que d'histoire contemporaine et de politique, il mélange les genres. Galeux est son deuxième roman.

Son premier roman, Le Jardin des Puissants, est paru en 2013 chez Les 2 Encres, collection Sang d’Encre.

 

Galeux

Bruno Jacquin

Éditions Cairn 2017

Collection Du Noir au Sud

 

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Bob 20/06/2017 14:04

Cher Jean,
Je connaissais ces GAL avant de lire le roman de Marin Ledun qui traite de ce sujet très épineux. Celui-ci semble tout aussi intéressant malgré la fin qui t'a gêné. Amitié. Bob

Jean Dewilde 20/06/2017 16:40

Cher Bob,
Oui, il y a cette fin qui aurait dû être bien plus noire. Je poserai la question à l'auteur si l'occasion m'en est offerte. Note bien qu'il suffirait que je lui demande. Un sujet épineux comme tu le dis dont il semblerait que personne n'ait fort envie de reparler. Amitiés, Jean.