Que Dieu me pardonne - Philippe Hauret

Publié le par Jean Dewilde

 

Après un premier polar Je vis, je meurs, paru en mai 2016 chez Jigal, Philippe Hauret nous revient avec Que Dieu me pardonne, toujours chez Jigal. Si le premier ne m’avait pas particulièrement emballé, ce deuxième opus est une complète réussite. Un peu comme si Je vis, je meurs avait été un simple échauffement. En un an, quelle évolution, le bonhomme me sidère pour le coup ! Que Dieu me pardonne le propulse dans la cour des grands et des auteurs de noir qui comptent. Tout y est : le rythme, la maîtrise, les personnages, l’intrigue.

Pourtant, à la lecture de la quatrième de couverture, rien de très excitant et surtout original. Comme quoi, on peut reprendre à son compte des thèmes usés jusqu’à la corde et en réaliser une potion magique. Prenez des gens ordinaires auxquels il arrive des choses extraordinaires et c’est (presque) gagné. Regardons-y de plus près.

Il y a Kader, vingt et un ans, un jeune de la cité, glandeur, grande gueule, qui trompe l’ennui en se livrant à toutes sortes de petits trafics, illicites, bien sûr. Pas un mauvais bougre, juste né du mauvais côté. Dans cette même cité, il y a Melissa, vingt-deux ans, une beauté qui entend bien quitter au plus vite sa condition, ses parents, leurs éternelles jérémiades et leur vin des coteaux de l’Ardèche. Et puis, il y a Rayan Martel, un bourgeois pété de thunes, qui s’emmerde à mourir dans sa villa sécurisée avec piscine, caméras de surveillance omniprésentes et surtout avec sa femme Rosine, avec laquelle il ne partage plus rien depuis longtemps et dire qu’elle pense qu’il ne voit pas qu’elle picole.

Pour compléter ce quatuor, Franck Mattis, un flic tourmenté, en couple avec Carole, proche de la quarantaine rugissante et qui n’en peut plus d’avoir envie d’avoir un bébé.

Il ne faut vraiment qu’un grain de sable pour que les choses tournent mal. En l’occurrence, le grain de sable, c’est Mattis, lieutenant de police. Il y a ce jour où il aurait été mieux inspiré de ne prendre aucune décision. Comme celle d’arrêter pour la énième fois pour un énième excès de vitesse Rayan Martel au volant de sa Porsche 718 Cayman S bleu Miami. Le convoquer le lendemain au commissariat à la même heure que Kader, libéré une fois de plus après un vol dans une supérette. Et avoir l’idée du siècle, une fulgurance qui touche au génie, en proposant – sans qu’ils ne se voient – à Rayan de prendre à son service Kader pendant un mois comme personnel de maison et à Kader, de travailler contre rémunération chez un notable du coin. Le premier évite ainsi le retrait de permis et le second d’aller en taule. L’enfer est pavé de bonnes intentions, n’est-ce pas ? Ni Rayan ni Kader ne sont emballés par cet arrangement imposé par le policier mais ils n’ont pas le choix. Une autre vérité est que les choses ne se passent jamais comme on le pense. Kader trouve assez vite ses marques et travailler chez les riches ne lui semble pas aussi pénible qu’il ne l’avait imaginé. Rayan, de son côté, trouve que ce petit gars de la cité n’est pas si mal que cela. Et puis, il y a un côté amusant à observer un spécimen de la prétendue racaille. Même Rosine, sa femme, une fois le choc et l’indignation passés, prend plaisir à observer ce jeune corps musculeux.

Nous avons tous un passé et celui de Rayan Martel est chargé. Seul rescapé du crash aérien du Cessna 310 piloté par son père, il a perdu, outre ses parents, ses deux jeunes sœurs ; lui a été miraculeusement éjecté au moment de l’impact. Trois semaines de coma, multiples fractures, gros traumatisme crânien, mais rien qui ne puisse se réparer avec le temps. Cependant, depuis ce jour funeste, Rayan est en proie à des accès de colère et des flambées de violence qu’il ne maîtrise pas.

Philippe Hauret jette ses personnages en pâture au destin. Un destin qui les écrase, les broie et les concasse mais qui peut aussi se montrer diablement attirant, séducteur et rassurant. Pour Melissa, l’intérêt – réel – que lui porte Rayan Martel n’a rien d’un miroir aux alouettes. Les portes d’un monde inaccessible, inconnu s’ouvrent en grand. Un monde de culture, de raffinement, de voyages. Jamais elle ne s’est sentie aussi valorisée.

Dans cette histoire, aucun personnage n’a la main ou le contrôle. Certains le croient, ils se trompent. Ils sont le caprice des émotions, la pierre qu’on lance à la surface d’un étang sans savoir combien de fois elle va ricocher. Le lecteur sent qu’à tout moment on frise le décrochage. Et c’est en cela que Philippe Hauret nous livre un roman noir sublime. Car, ne soyons pas naïfs, il ne peut rien arriver de bon et le lecteur le sait, le pressent. Jusque dans le final où l’auteur se hâte d’allumer une toute petite veilleuse qui vacille, faiblit, tremblote. S’éteindra-t-elle ?

J’ai tellement aimé ce bouquin que je mets ma main à couper que ce deuxième roman de Philippe Hauret sera nominé et récompensé. Un indispensable dans la bibliothèque de tout amateur de noir.

 

Que Dieu me pardonne

Philippe Hauret

Éditions Jigal 2017

 

Publié dans polars français

Commenter cet article

Bob 24/06/2017 11:12

Salut Jean,
J'ai invité Philippe cette année à notre salon Polar'Encontre. Je pensais qu'il avait du potentiel le bougre - tu confirmes. Lecture à venir. Et je viens de terminer le dernier Gouiran (auteur que je découvre). Étonnamment hier j'ai vu un documentaire qui parle de l'un des personnages (réel). Amitiés.

Jean dewilde 26/06/2017 18:18

Salut Bob,
Comme je l'ai écrit, un virage qualitatif à 180°. Vraiment étonnant, dans le bon sens du terme. Gouiran et moi, ça n'accroche pas trop. Va savoir pourquoi. Mais je vais lire son dernier qui m'intéresse par le sujet. Amitiés.

PIERRE FAVEROLLE 24/06/2017 07:52

Je suis en plein dedans mon ami, par ta faute, devrais je dire, puisque j'avais prévu de lire le dernier Gouiran ... Amitiés

Jean Dewilde 24/06/2017 10:53

Mon ami Pierre,
Dans ces cas-là, je revendique ma faute. Je ne sais pas si tu auras la même impression que moi, à savoir un monde de différence entre Je vis, je meurs et celui-ci. Je tirai ton billet avec beaucoup d'attention. Amitiés.