La blanche Caraïbe - Maurice Attia

Publié le par Jean Dewilde

La blanche Caraïbe - Maurice Attia

Maurice Attia est loin d’être un néophyte en matière d’écriture. Il est l’auteur, entre autres d’Alger la Noire (2006), Pointe Rouge (2007) et Paris Blues (2009), tous trois parus chez Babel noir. En ce qui me concerne, c’est une première rencontre.

Nous sommes dans les années soixante-dix, en 1976 pour être précis. Paco Martinez, ancien flic à la Crim’ de Marseille a démissionné fin 70 et vit désormais à Aix-en-Provence avec sa femme Irène. Lui travaille comme critique cinématographique et chroniqueur judiciaire, Irène est une modiste très appréciée de la clientèle bourgeoise aixoise. Ils ont une petite fille, Bérénice, six ans. Le lecteur apprend qu’Irène est certaines nuits hantée par son membre fantôme. Un coup de fil des Antilles vient brutalement bouleverser leur belle harmonie. Un appel à l’aide de son ancien partenaire à la Crim’, Tigran Khoupigian, lui demandant d’enquêter sur un meurtre. Inconcevable de refuser puisque Irène et Paco sont en dette – et pas n’importe laquelle – vis-à-vis de Khoupi.

Tigran Khoupigian a fui la France en 1968 en compagnie de sa compagne Eva à bord d’un bananier, destination les Antilles françaises. Après avoir flingué les auteurs du massacre de son frère et de sa famille qui avaient également séquestré et violé Irène, il avait abattu de sang-froid le donneur d’ordres. Pas d’autre choix que de fuir ; vous mesurez mieux maintenant la dette contractée par Paco et Irène.

A leur arrivée sur la petite île Marie-Galante, Eva trouve un boulot d’enseignante dans un collège technique, Khoupi devient lui garde-corps d’un architecte, Célestin Farapati. Si Eva s’intègre aisément dans le microcosme local, il n’en va pas de même pour son homme. Dès la page 17, tout est plié : « Pourtant, ce soir-là, au cours du dîner, j’étais fier d’être son compagnon et je ne craignais pas de la perdre. Notre lien me semblait indestructible puisqu’il reposait sur la mort reçue et donnée, la complicité, la fuite et la transgression. Mais quelle relation pouvait résister à la dimension carcérale d’une île tropicale ? Le face à face démultipliait l’étouffement, aimer finissait toujours par faire suer l’autre. ».

Effectivement, Eva devient la maîtresse, l’amante et la compagne de l’architecte.  D’un seul coup, il perd Eva et son boulot. Devenu vigile de nuit sur un chantier mis en œuvre par Farapati, il verra le corps de ce dernier coulé dans le béton. Ironie du sort, c’est en allant rechercher sa bouteille de rhum oubliée dans le poste de garde qu’il aperçoit le collègue qui vient de le relever et un inconnu faire disparaître le cadavre de l’architecte. Khoupi est le seul témoin, personne ne s’est aperçu de sa présence. Pourquoi ne s’est-il pas interposé ? Pourquoi n’a-t-il rien fait ? Comme il le dit lui-même, « huit ans s’étaient écoulés sans que j’aie eu l’impression de les avoir vécus. La chaleur, l’humidité, le pays, Eva et Apolline m’avaient transformé en loque alcoolique. »

Qui est Apolline ? Une femme d’une beauté sculpturale qui trimballe avec elle un secret tellement lourd qu’elle boit la nuit jusqu’à friser l’inconscience. Une relation quasi platonique mais d’une intensité extrême se noue entre cette femme et Khoupi. Tout est insolite entre ces deux êtres. Ils se voient tous les mois, une fois par mois, la nuit, sur une plage déserte. Ils boivent du rhum enlacés jusqu’au petit matin avant de repartir chacun de leur côté.

Si Khoupi fait appel à son ex-équipier Paco Martinez, ce n’est pas pour renouer avec une vieille amitié. Il craint pour sa vie et le seul moyen de s’en sortir est de confondre le meurtrier de son ex-employeur, l’architecte indien Célestin Farapati d’autant que certaines personnes dont le directeur du port de Pointe-à-Pitre ont une fâcheuse tendance à disparaître. Les retrouvailles entre les deux hommes ne seront pas simples, l’un en pleine déchéance, l’autre venu s’acquitter d’une dette contractée huit ans plus tôt.

Les Antilles, ça nous fait tous rêver ; entre y passer des vacances et y habiter, ce n’est pas du tout la même chose si l’on en croit l’auteur et certains des personnages que l’on côtoie tout au long du roman. J’aime  citer l’ex-flic Khoupi dont l’opinion tranche singulièrement avec les panégyriques des tours opérateurs : « …Quelle arnaque. Le soleil, la mer bleue, toute la vie, toute la vie… ! L’enfer de la langueur tropicale. Seuls les retraités pouvaient aimer ça, une crémation à petit feu, avant l’heure, un avant-goût de la mort lente. Une éternité à se brûler la peau, devenue une vieille carne desséchée par les UV et le sel de la mer Caraïbe. Pas étonnant qu’ici les delirium tremens rappelaient ceux de l’assommoir. Boire ou mourir d’ennui au soleil, il fallait choisir... »

A la Guadeloupe, le trafic de tout est partout et la corruption généralisée. Du trafic de drogue au vol de parpaings sur les chantiers en passant par le détournement de biens publics, tout le monde se sucre. Les fumerolles qui s’échappent de La Soufrière et la magie noire (le quimbois) très présente  ajoutent à cette ambiance lourde et pesante. Même les relations entre les gens sentent le soufre. Pas d’amitié qui ne soit commandée par un quelconque intérêt. Les couples se font et se défont, le plus simple étant de rester ensemble et pour l’homme de prendre maîtresse et la femme un amant.

Il n’y a pas de héros dans ce roman. Beaucoup de personnages médiocres, magouilleurs relativement inoffensifs pour autant qu’on les laisse s’occuper de leurs petits et grands négoces. Et c’est évidemment le meurtre de l’architecte qui va déclencher la succession de disparitions et de meurtres. Le déclencheur, c’est Khoupi, qui pense – à tort ? – que sa vie est mise à prix. Ensuite, c’est l’effet domino.

Aucun temps mort dans ce polar à l’intrigue dense et touffue. Un polar intense, violent, poétique aussi. L’intrigue est complexe à l’image des personnages gangrénés par leurs propres turpitudes. L’auteur n’épargne personne dans ce premier volet d’une nouvelle trilogie. Il brosse un portrait cru et sans concession de ce microcosme antillais décidément aux antipodes des dépliants touristiques. Beau, cruel et désenchanté à la fois.

Un polar incisif, instructif, sombre dont on se réjouit que Maurice Attia ait prévu de lui donner une suite.

 

La blanche Caraïbe

Maurice Attia

Éditions Jigal 2017

Publié dans polars français

Commenter cet article

Bob 05/07/2017 17:35

Cher Jean,
Le premier mot qui m'est venu en lisant ta chronique c'est le mot 'touffu'. Adjectif que tu emploies à la fin. (c'est le nom de mon- lieu-dit mais en patois). Je crains cela comme la foudre. Mais apparemment tu n'as pas été trop perturbé. Un auteur à découvrir pour ma part. Amitiés.

Vincent 02/07/2017 10:21

Mon bon Jean,
Sans aucune concertation préalable, je vois que nos avis se rejoignent sur ce roman. Effectivement, entre le recto de la carte postale et son verso, il y a une grande différence qui ne se perçoit pas au premier coup d’œil.
C'est le premier roman de cet auteur que j'ai entre les mains, et je me laisserai sûrement tenter par la suite de cette trilogie.
Amitiés.