Article 353 du code pénal - Tanguy Viel

Publié le par Jean Dewilde

 

Un roman court – 176 pages – que vous ne trouverez pas dans l’espace polars de votre librairie préférée. Peu importe finalement, vous avez entre les mains un petit bijou de roman, un roman noir traversé de part en part par une plume ciselée au service d’une profonde et salutaire humanité.

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d'être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l'ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d'investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu'il soit construit.

Ma chronique ne sera pas très longue non plus tant ce livre est pour moi une révélation, un coup de cœur de cette année 2017. En réalité, il s’agit d’un huis clos entre Martial Kermeur et le juge devant lequel il vient d’être déféré pour avoir balancé par-dessus bord Antoine Lazenec. Le corps de celui-ci a été repêché le lendemain matin. Première scène du livre. Le décor est celui de la ville de Brest et de sa rade et de ses habitants.

Au juge donc, qui l’encourage à parler et qui s’efforce de comprendre l’inexplicable, Martial Kermeur raconte et se raconte. Ses premiers mots sont les suivants : « Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus ». Et il a raison, Martial Kermeur, il a raison, il ne s’agit que d’une banale affaire d’escroquerie. Mais peut-on qualifier de banale une malhonnêteté qui a pour conséquence de mettre sur la paille un nombre important quoiqu’indéterminé de Brestois ? Je dis indéterminé car, voyez-vous, personne ne souhaite, par fierté, orgueil et dignité, dire à son voisin qu’il s’est fait avoir et dans les grandes largeurs. Dans ces cas-là, on est avare de confidences, on se claquemure dans une espèce d’impassibilité, on crève de honte sans bruit, résigné, abattu mais espérant quand même qu’un miracle se produise car, voyez-vous, l’espoir, c’est tout et si même l’espoir n’est plus, alors, vous n’êtes plus rien, plus rien du tout. Et c’est cet espoir qui vous fait vous taire et qui vous maintient la tête hors de l’eau en même temps qu’il vous mine, vous ronge et vous dévore.

Ce qui effare dans le récit de Martial Kermeur au juge, c’est cette lucidité absolue qui aurait dû lui permettre, à lui plus qu’à un autre ou peut-être moins, je ne sais pas, de tomber dans le piège. Il est en effet terrifiant d’observer de l’intérieur comment un être humain en pleine possession de ses facultés avance sans y être nullement poussé vers la fosse creusée pour lui, expressément, et dont il connaît parfaitement l’emplacement. L’escroc n’est pas un maître-chanteur, il ne doit rien faire si ce n’est semer le doute et attendre tel un joueur d’échecs qui sait dès le premier coup que son adversaire est mat.

Ce qui m’a ému, touché et bouleversé, c’est que le rêve de Martial, au départ, c’était d’acheter un chalutier modeste avec lequel il se voyait partager des moments intenses avec son fils, Erwan. Et voilà qu’un promoteur très véreux mais diaboliquement habile et convaincant le décide à investir dans un appartement dont, il n’a que faire dans le fond. Même quand il sait qu’il ne pourra plus acheter son rêve, il continue d'aller au port de plaisance avec son fils – qui lui ne sait rien – pour s’accorder sur le bateau qu'ils vont acquérir.

Il y a dans l’écriture de Tanguy Viel une puissance, une poésie et une finesse qui m’ont séduit, corps et âme. Observateur aguerri des émotions et états d’âmes, l’auteur nous restitue en temps réel le cheminement intérieur de Martial Kermeur dans un texte simple, fluide, impossible à lâcher. Car, le temps de ce livre, croyez-moi, le lecteur est Martial Kermeur.

Par ailleurs, il règne dès les premières pages une atmosphère oppressante, une tension qui ne faiblit à aucun moment ; une ambiance noire émaillée de notes d’humour caustique, voire cynique et un suspense qui est total puisque le lecteur entrevoit qu’au bout du récit de Martial Kermeur tombera la sentence du magistrat.

Le titre, article 353 du code pénal trouve naturellement son fondement et sa légitimité à la toute fin du roman.

 

Article 353 du code pénal

Tanguy Viel

Les Éditions de Minuit (janvier 2017)

 

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Jean dewilde 26/08/2017 13:58

Mon ami,
Ce bouquin est épatant et il te séduira, j'en suis certain. Très fort ce récit du comment du pourquoi un homme poussé à bout et dont on devine en filigrane qu'il a épuisé toutes ses tentatives de résistance. Ce pourrait être n'importe qui, d'ailleurs. Ne l'achète pas, surtout ! Ce n'est pas négociable. Amitiés.

Vincent 26/08/2017 11:10

C'est très tentant, mon ami... Nul besoin de faire des textes de 1000 pages pour démontrer la fragilité de l'esprit humain. Il suffit de savoir où appuyer.
La bise...