Hommes entre eux - Jean-Paul Dubois

Publié le par Jean Dewilde

 

Lorsque j’ai créé mon blog, il était clair pour moi que le polar sous toutes ses déclinaisons serait privilégié. Mais je m’autorisais aussi de facto quelques incursions dans la littérature dite blanche par opposition. Je vous avais déjà parlé d’un roman de Jean-Paul Dubois, auteur français vivant à Toulouse. C’était Le cas Sneijder dont vous pouvez retrouver mon avis ici : http://jackisbackagain.over-blog.com/2017/01/le-cas-sneijder-jean-paul-dubois.html.

Je poursuis la découverte de cet auteur avec Hommes entre eux. La seule couverture, belle et inquiétante, vous convainc que vous tenez dans vos mains un roman noir, un vrai mais pas que*. Rarement, un auteur réussit à me toucher ainsi, car son talent est de sonder et mettre en mots des émotions et des sentiments que nous avons tous en nous et quand on le lit, on se dit : « oui, bien sûr mais jamais je ne serais parvenu à exprimer cela avec autant de puissance et de précision voire à l’exprimer, tout simplement. » Il déshabille, dépèce, dépiaute, désosse à l’image d’un de ses personnages qui chasse le wapiti dans le Grand Nord canadien. Nous avons tous des pensées dont nous croyons qu’elles nous appartiennent en exclusivité, les voir tout à coup défiler dans un texte sous nos yeux est à la fois apaisant, rassurant, terrifiant, presque indécent. Une impression de mise à nu qui dérange autant qu’elle réconforte.

Paul Hasselbank a cinquante-six ans. Il a hérité en droite ligne de son  père d’une maladie dégénérative dont il n’ignore rien pour l’avoir accompagné jusqu’à son dernier souffle. Il savait l’essentiel, ce qu’endure la viande et qu’aucun scanner ne dit jamais. Sa femme, Anna, l’a quitté il y a trois ans. Dans sa toute dernière lettre postée du Canada, elle posait simplement cette question : Pourquoi n’avons-nous jamais su nous comporter comme des êtres humains ? » Hasselbank sait son temps compté et la seule chose qui lui importe encore est de revoir Anna une dernière fois.

Floyd Paterson est l’autre personnage principal du roman. Il vit au nord de North Bay, au Canada. Il habite une maison de bois peinte en rouge, perdue au milieu de nulle part. Il chasse le wapiti avec son arc à poulies. Une existence simple pour un homme singulier. Car si ce colosse solitaire est encore en vie, il le doit à un cœur qu’on lui a greffé à quarante et quelques années. Ce cœur, et il ne l’apprendra qu’après l’intervention et à cause de la maladresse d’un médecin, est celui d’un assassin violeur d’un adolescent.

Ces deux hommes n’ont absolument rien en commun, si ce n’est qu’Anna a partagé leur vie à tous les deux. A partir du moment où Paul Hasselbank a décidé de retrouver la trace d’Anna, leur rencontre est inéluctable mais ni l’un ni l’autre ne le sait. Et ils ne se croiseront pas tout de suite.

Quand Paul débarque sur le tarmac de North Bay, Ontario, en provenance de Montréal, il élit domicile au Coast Way, un motel situé le long du lac Nipissing. Le propriétaire des lieux s’appelle Victor Shandraï. Un personnage totalement irrésistible, tout le temps à s’affairer à réparer un appareil électrique antédiluvien derrière son comptoir bancal. Un personnage, comme on dit affectueusement ou ironiquement voire avec dédain. C’est aussi cela l’écriture de Jean-Paul Dubois, cette capacité à créer des personnages drôles malgré eux et pour lesquels tant l’auteur que le lecteur éprouvent une tendresse bienveillante tout en s’en moquant gentiment.

Sur les traces d’Anna, Paul Hasselbank fait la connaissance d’Edouard Thyssen, un naturaliste un peu dingue, adepte des spectacles d’Ultimate Fighting. Paul sera d’ailleurs à peu près contraint d’assister à l’un de ces combats, Thyssen détestant aller seul à ces spectacles mais misant toutefois des sommes importantes sur ces lutteurs dégénérés. Je vous promets un moment de rire à gorge déployée car l’auteur se montre férocement drôle et drôlement féroce vis-à-vis de ces combattants déneuronisés.

Survient la rencontre quasi programmée entre Hasselbank et Paterson. Le premier débarque chez le second. Ce dernier n’est en aucune mesure surpris. Commence une découverte mutuelle faite de peu de mots, de dialogues pudiques, maladroits, brutaux dans lesquels flotte comme une menace floue, lointaine mais tellement tangible.

Un roman noir servi par une très belle plume, ce n’est que du bonheur. Pur preuve, je vous laisse avec cette scène glaçante dans laquelle Hasselbank  tente en plein blizzard, arrimé à un câble, d’aller récupérer ses médicaments dans la voiture qu’il a garée à cinquante mètres de la maison de bois rouge.

« Hasselbank s’était jeté dans le vide. Sitôt qu’il eut dépassé l’angle de la maison qui l’abritait, un souffle d’une violence inconnue le plaqua au sol. Mitraillé par d’infimes particules de glace et de neige, il eut le plus grand mal à se redresser. Déjà, la silhouette de la maison avait disparu. Tout comme les lumières que Paterson avait allumées en guise de balise. Hasselbank était entré dans les ténèbres et il n’avait déjà plus la moindre idée de son orientation. Il progressait avec une lenteur angoissante. Les bourrasques plaquaient ses vêtements à sa peau et il avait la désagréable sensation d’être en permanence fouillé, palpé par mille mains sauvages qui surgissaient du noir… »

« …La voiture est peut-être là, se disait-il, à deux pas, je suis en train de la frôler, de passer à côté. Il se retournait brusquement, bras tendus, jambes légèrement fléchies, fouillant le vide, comme un joueur de colin-maillard persuadé de toucher au but ou de sentir une présence… »

« …Au début, il essaya de garder les paupières entrouvertes dans l’espoir d’arracher un indice, une part d’espérance à ce néant invasif, mais très vite, il dut les clore pour se préserver des particules de poudreuse glacée qui s’insinuaient dans le moindre interstice. Il était aveugle, mais dans ce nouveau monde où il n’existait plus ni haut, ni bas, ni gauche, ni droite, cela avait-il encore une quelconque importance ? »

* La couverture est celle du livre broché ; Hommes entre eux est évidemment disponible chez Points.

 

Hommes entre eux

Jean-Paul Dubois

Éditions Point - 2008

 

Publié dans Roman Noir

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