Je suis innocent - Thomas Fecchio

Publié le par Jean Dewilde

 

Dans la vie, il y a ceux qui osent et ne doutent de rien et ceux qui pèsent le pour et le contre, hésitent, tergiversent avant de se lancer ou pas dans un projet. Thomas Fecchio appartient sans conteste à la première catégorie, celle des fonceurs. Avec Je suis innocent, il signe un premier polar pas piqué des hannetons.

Je vais être franc, je l’ai commencé puis abandonné avant de le reprendre une quinzaine de jours plus tard et je l’ai lu d’une traite ou presque. L’auteur nous propose au travers de l’histoire de Jean Boyer, l’itinéraire d’un tueur violeur en série, psychotique, psychopathe, sociopathe, etc… Un thème rabâché, ressassé, usé jusqu’à la corde, pétri dans tous les moules possibles et imaginables et resservi sous mille et une variantes. Soit.

L’auteur a eu la délicate attention de me proposer son bouquin et j’ai accepté. Les premiers romans m’intéressent toujours car même imparfaits, ils dévoilent au minimum le potentiel de l’auteur ou confirment qu’il n’en a aucun. J’ai lu Je suis innocent sous cet angle et bon sang de bois, de potentiel, il n’en manque pas, le Thomas ! Si je devais choisir trois adjectifs pour qualifier ce premier roman, ils seraient généreux, outrancier et addictif.

Je ne vous propose quasi jamais la quatrième de couverture telle quelle et je ne commencerai pas cette fois. Le matin du 12 avril 2006, à 6 heures, heure légale, une équipe de police dirigée par le capitaine Rémi Germain donne l’assaut. La cible : une petite maison occupée par Jean Boyer, criminel sexuel multirécidiviste. Ce dont on l’accuse : le meurtre d’une étudiante de Soissons, Marianne Locart, dont le corps a été retrouvé tout près de son domicile, un bras sortant de terre, reproduisant ainsi à l’identique le premier meurtre de l’intéressé des décennies plutôt.

Boyer sait qu’il n’est pas coupable de ce crime-là, il sait aussi qu’il n’a aucune chance de convaincre qui que ce soit de son innocence et pourtant, quelqu’un d’autre a tué Marianne Locart, quelqu’un qui connaît suffisamment bien son dossier pour imiter sa signature, ce bras sortant de terre. Dans quel but ?

Pour les enquêteurs, juge d’instruction, procureur et médias, l’affaire est bouclée. Le seul qui doute après avoir comme tout le monde privilégié la piste Boyer, c’est le capitaine Germain. En cause, un sac à main retrouvé sur un tas de branches à côté du chêne au fond du jardin de la maison occupée par Boyer. Un sac à main vide, vierge d’empreintes, pas d’usure, comme s’il n’avait jamais servi. Le capitaine Germain sait que ce sac à main n’était pas dans le jardin du suspect lors de son arrestation. Il a lui-même fouillé le jardin et jamais cette pièce à conviction ne lui aurait échappé. Malaise.  

A l’inverse des membres de son équipe, gonflés à la testostérone et au lever de fonte dans les salles de musculation, le capitaine Germain est fluet. Ses hommes l’ont affublé du sobriquet chérubin et il a beaucoup de mal à asseoir sa légitimité. C’est un personnage complexe que nous propose l’auteur. Germain est enfant unique, son père s’est tué lorsqu’il avait cinq ans, accident de la route et sa mère lui a bâti un univers tel qu’elle le voulait, univers duquel les copains, les distractions étaient exclus. Ce n’est qu’au lycée que Germain prend conscience de sa singularité et du fossé qui existe entre lui et les autres. Sa façon de s’habiller, toujours tiré à quatre épingles dans un style quelque peu suranné, sa politesse extrême et une très grande timidité déclenchent l’hilarité, les moqueries. Il s’affranchit peu à peu du joug maternel ; et cela passe aussi par des recherches personnelles au sujet de son père, le portrait idyllique dressé par sa mère lui semblant bien trop parfait pour être réel. Effectivement, ce qu’il découvre est énorme et achève de le libérer de l’emprise maternelle tout en déterminant son choix de carrière. Un personnage intéressant dans sa construction et qui sera obligé d’évoluer très vite sous peine de perdre son âme.

Revenons à l’enquête. Jean Boyer est libéré faute de preuve et surtout parce qu’il a un alibi pour la soirée durant laquelle Marianne Locart a été torturée et assassinée. Aux yeux de tous pourtant, il reste le seul coupable possible. A défaut de le voir définitivement croupir en taule, certains sont tentés de lui faire la peau. Il comprend alors que sa seule chance consiste à identifier et mettre hors d’état de nuire ceux qui mettent un tel acharnement à lui faire porter le chapeau pour le meurtre de Marianne Locart. Il déjoue la surveillance dont il fait l’objet depuis sa sortie. La bête est lâchée.

Une autre réussite du roman réside dans le fait qu’à aucun moment l’auteur n’essaie de nous rendre Boyer sympathique. Cela peut sembler évident mais ce ne l’est pas forcément. Créer un personnage tout en violence sans jamais l’atténuer n’est pas simple. Boyer est une engeance, un sale type, un violeur et un assassin, point barre.

A ce stade, vous n’avez aucune idée de la façon dont cette histoire va s’emballer. L’auteur imprime un tempo infernal à son intrigue qui se complexifie et devient petit à petit plus subtile, plus sournoise, carrément diabolique. Impossible de ne pas tourner les pages. Cerise sur le gâteau, Thomas Fecchio réussit encore à poser finement les jalons d’une suite pleine de promesses à ce Je suis innocent qui secoue, dérange et captive. Pour confirmer, l’auteur devra, à mon humble avis, mais avis quand même canaliser cette énergie et cet enthousiasme. Sobriété et rigueur pour épurer le texte. L’image qui me vient est celle d’un mur fraîchement plâtré et qu’on aurait oublié de poncer. Je serai au rendez-vous de ce deuxième polar car le talent est bien présent.

 

Je suis innocent

Thomas Fecchio

Éditions Ravet-Anceau

Collection Polars en nord

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