Prendre les loups pour des chiens - Hervé Le Corre

Publié le par Jean Dewilde

 

Franck, vingt-cinq ans, sort de prison après avoir purgé cinq ans pour un braquage commis avec son frère aîné Fabien. Il n’a jamais avoué qui était son complice et espère ainsi retrouver Fabien et l’argent que ce dernier a dû dissimuler. Il s’attendait à voir Fabien venir le chercher mais c’est sa petite amie Jessica qui se présente aux portes de la maison d’arrêt. Un trajet de plusieurs heures dans la fournaise d’une Renault Clio surchauffée, quelques rares mots échangés. Entre la jeune femme dont le lecteur devine qu’elle est à tout le moins lunatique et Franck, en manque de tout et les nerfs à vif, la tension est déjà palpable.

Nous sommes quelque part dans le Sud-Ouest, non loin de Saint-Symphorien, Langon ou Biscarosse. Le lieu vers lequel Jessica emmène Franck est décrit de la plus belle des façons par celui-ci.

« Après être sortis de l’autoroute, à Langon, ils ont roulé sur une route de campagne au milieu d’une morne forêt de pins dont les têtes d’un vert sale luisaient au soleil. Par moments, des parcelles nues montraient le sable noirâtre, comme calciné, envahi ça et là d’ajoncs vert-de-gris. La chaleur était plus forte ici, sèche et poussiéreuse, et une odeur âcre de terre brûlée et de résine envahissait la voiture. Franck se demandait comment on pouvait habiter ici, loin de tout, et il eut peur de ce désert hérissé de troncs noirs d’où surgissait parfois un bosquet rond et touffu de chênes tassés les uns contre les autres, survivants sur un pré funèbre planté de hallebardes après une bataille. »

Un endroit désolé, hors du temps. Pour sortir de la Clio, Franck devra attendre que Jessica éloigne Goliath, chien monstrueux noir à poils ras bosselé de muscles. Le genre de bête dont on se demande ce qu’elles ont fait pour attirer la sympathie de leurs propriétaires. Pour le coup, le monstre a été recueilli, ce qui ne le rend pas moins menaçant ou dangereux pour autant.

Après le chien, Franck fait la connaissance de Rachel, la fille de Jessica. La fillette a huit ans, bientôt neuf. Elle ne parle pas beaucoup, une taiseuse, sans contact avec des enfants de son âge. Et puis, que pourrait-elle bien dire, entourée comme elle est ? Car si sa mère semble lunatique, ses grands-parents ne présentent pas non plus toutes les garanties d’adultes responsables et équilibrés. Le grand-père, Roland, retape des voitures volées pour les vendre à des collectionneurs, la grand-mère, Maryse, fait quelques heures de ménage dans une maison de retraite, le reste du temps, elle le passe à boire, fumer, tousser et gueuler. Le décor est planté, magistralement. Des personnages en lambeaux, rêches, tout en violence, sans amour. Un huis clos à ciel ouvert.

La chaleur écrasante est un personnage à part entière de cette histoire, tant elle maltraite, foule aux pieds et agresse jour et nuit les organismes qui ne parviennent à aucun moment à desserrer l’étreinte de cette gangue torride. « …Un tracteur antique, son capot déteint cuisant sous le cagnard, avec des rougeurs pénibles de coup de soleil, une herse aux longues pointes envahies par des liserons… ». « …Pneus crevés ou entassés au milieu des ronciers. Le ciel était blanc, aveuglant, métal brûlant pulvérisé sur ces amas de ferraille ». Franck a le privilège de dormir au milieu de ce décor de fin du monde dans une minuscule caravane chauffée à blanc posée sur des parpaings.

Quand elle est venue le chercher à sa sortie de prison, Jessica n’a pas dit grand-chose à Franck de son frère Fabien, hormis le fait qu’il était en Espagne depuis quelques semaines et pour quelques semaines encore. Les affaires, a-t-elle dit. Franck s’est contenté de cette explication d’autant qu’elle est la petite amie de son frère. Mais depuis qu’il a débarqué, son frère est absent des conversations et il s’en étonne ; sans moyen pour le contacter, il s’en remet à cette famille d’accueil qui ne fonctionne que par à-coups : à coup d’insultes, à coup de cris, à coup de gnôle, à coup de coups. Pire, Roland, le père, duplice et fourbe, l’embrigade dans la livraison d’une BMW, pas vraiment la meilleure idée quand on vient de sortir de taule.

En attendant le retour de Fabien, Franck s’efforce de composer avec ce qu’il doit bien appeler sa belle-famille. De temps à autre, il bricole avec Roland dans sa grange-atelier, davantage pour passer le temps que par envie. Avec Maryse, la mère, la seule chose qui passe entre eux, c’est la haine et ce depuis le premier regard échangé. Jessica, elle, est violente, névrosée, en proie à des pulsions sexuelles à assouvir dans l’urgence. Un fameux panier de crabes.

Rachel, personnage-clé car elle incarne l’innocence, focalise l’attention et le lecteur a l’envie qu’elle au moins s’en sorte. Maladroitement, parce qu’il ne connaît ni les codes ni les mots, Franck tente d’établir une relation avec la fillette ; il le fait  sans calcul, sans arrière-pensée, simplement pour rendre le quotidien de l’enfant un peu plus léger, le sien aussi sans doute. Peu à peu, il prend conscience que Rachel n’a plus peur de rien et quand un enfant n’éprouve plus ce réflexe salvateur, c’est qu’il en a trop vu et trop entendu. Mais qu’a-t-elle vu et entendu pour porter avec autant d’aisance ce masque d’impassibilité ?

C’est pourtant dans sa relation avec Rachel, tout incertaine et fragile qu’elle soit que, que Franck pourrait puiser une énergie positive, il y a à la fois rien et tant de choses à sauver.

Hervé Le Corre aime et surtout s’entend à créer des atmosphères oppressantes et anxiogènes. Prendre les loups pour des chiens est dans cette veine. Un cadre désolé, quasi figé par la canicule, des personnages toxiques, haineux et brutaux, incapables de la moindre bienveillance et une intrigue forcément sombre. Un vrai roman noir. J’oublie de mentionner Goliath, le monstre canin dont l’apparition régulière et imprévisible au fil des pages vous donnera à chaque fois des sueurs froides.

Je ne vous parle pas de l’écriture, tout amateur de noir et de littérature connaît l’immense talent de l’auteur. Rien que le titre est somptueux et prend toute sa signification au fur et à mesure que le lecteur avance dans le roman.

 

Prendre les loups pour des chiens

Hervé Le Corre

Éditions Rivages (janvier 2017)

 

Publié dans polars français

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PIERRE FAVEROLLE 03/09/2017 21:51

Salut mon ami, hasard de la programmation, ce sera une de mes lectures de cette semaine ! Je repasse donc plus tard ... Amitiés