La reine noire - Pascal Martin

Publié le par Jean Dewilde

 

Si vous ne savez pas encore ce qu’est un roman noir, lisez La reine noire. Ceux qui savent penseront à coup sûr à la plume du regretté Pascal Garnier dont je viendrai vous reparler d’ici peu.

Quand un enfant du pays revient à Chanterelle, modeste bourgade située près de Bar-le-Duc, autrefois florissante grâce à sa raffinerie de sucre, quasi morte aujourd’hui, c’est en soi un événement. Alors, quand ils sont deux à revenir, cela s’apparente à un tsunami. L’un est facilement reconnaissable et reconnu, il s’appelle Michel Durand et est le fils d’Antoine, l’ancien directeur de la raffinerie. L’autre, vêtu intégralement de noir, les yeux masqués par des lunettes noires, inquiétant, s’appelle Wotjeck. Pourquoi reviennent-ils à Chanterelle ? Excluez la nostalgie, elle n’a cours ni chez l’un, ni chez l’autre pas plus que le hasard.

Dans tout village qui se respecte, il y a toujours un café ; à Chanterelle, c’est le Bar du Centre. Depuis la fermeture de la raffinerie, tous les habitants mâles que compte Chanterelle semblent passer leurs journées dans le bistrot de la mère Paillet. Une sorte de point de convergence, siège social d’une entreprise de ragots et commérages. Bien entendu, les retours de Durand et de Wotjeck sont du pain béni, une manne d’inspiration pour ces oisifs en quête de sensationnel. Et ils ne sont pas bien courageux, nos lascars ! Ce Wotjeck qui leur inspire une telle crainte par son allure n’est autre que ce voyou qu’ils appelaient Toto autrefois. N’est-il pas le fils de celui qui égorgeait les chats ? Sa mère n’était-elle pas une putain ?

Si Durand est accueilli comme le fils prodigue, Wotjeck n’inspire que suspicion et peur. Tout oppose les deux hommes. Durand est un mec  psychorigide, tout en habitudes et en TOC. Ainsi, il asperge régulièrement et méticuleusement son cuir chevelu de Pétrole Hahn, pour la peau, c’est le suave Habit Rouge de Guerlain. Il fume la pipe et roule dans une vieille Volvo. Il a posé ses valises chez le vieux Joe, tenancier d’une auberge décrépite qui n’héberge plus personne. Ce n’est pas Durand, vous l’aurez compris, qui va bouleverser la monotonie et l’ennui ambiants. Wotjeck, avec son cabriolet BMW tout neuf, sa dégaine, son franc-parler, c’est autre chose. Il est l’homme par qui les ennuis ne peuvent qu’arriver. D’autant qu’il a suscité la curiosité de Marjolaine, la serveuse du Bar du Centre. En effet, tous les matins, il prend son petit déjeuner à la terrasse du Bar du Centre ; Marjolaine, vierge de toute mémoire et imperméable aux ragots, est très vite séduite par cet homme tellement différent des racornis et des rabougris qui squattent l’établissement. Non seulement, elle lui apporte son petit déjeuner mais elle s’assied à sa table, lui parle, rigole, elle a des loupiotes plein les yeux. La mère Paillet l’admoneste de temps à autre mais dans le fond, elle aussi se réjouit de voir Marjolaine s’épanouir au contact de cet homme qui apporte un brin de fantaisie, un peu de folie dans leur morne existence.

Je vous disais que tout opposait Durand et Wotjeck. Tenez-vous bien : Durand est flic à Interpol et Wotjeck est tueur à gages ! Ils ont cependant un point en commun : leurs pères respectifs ont été assassinés directement ou indirectement par le même homme. Un dénommé Spätz, responsable de la fermeture de la raffinerie de sucre. Un vrai sale type. L’un comme l’autre lui vouent une haine féroce. Est-ce pour lui régler son compte qu’ils sont revenus à Chanterelle ou ont-ils aussi un contentieux entre eux ?

Ne rien vous dire de la mère Lacroix serait inadmissible. Ancienne bonne du curé, elle fait désormais les ménages avec sa fille. Marie-Madeleine qu’elle s’appelle. Franchement, vous oseriez, vous, appeler votre fille Marie-Madeleine alors que pas une âme dans le village n’ignore qu’elle est le fruit d’un coup tiré vite fait avec l‘abbé ?  Lequel abbé s’est vu prier par l’évêque d’aller faire le rigolo dans un monastère breton.

Pascal Martin nous livre ici un récit noir et jouissif. Noir parce que les faits qu’il relate ne sont pas a priori drôles et garants d’un fou rire collectif. Jouissif – et c’est tout l’art et le talent du romancier – car on ne peut que sourire et rire pour les plus optimistes à l’évocation des événements et surtout l’enchainement de ceux-ci. Noir parce que Wotjeck et Durand sont de redoutables manipulateurs et l’Histoire nous montre quelles folies la manipulation peut engendrer. Jouissif car il y en a forcément l’un des deux qui est plus habile que l’autre, plus retors, plus vicieux.

Roman social ? Oui et non. Bien sûr, le titre du livre La reine noire évoque cette immense cheminée visible de très loin, cet ancien fleuron industriel de Chanterelle, cette raffinerie de sucre fermée pour être délocalisée en Indonésie. Il y a eu les drames liés aux pertes d’emploi. Mais j’aurais tendance à dire que c’est le décor souhaité par l’auteur, son terrain de jeu pour y mouvoir ses personnages qui sont épatants tant ils sont criants de vérité. Et peu importe leur bassesse, leur étroitesse d’esprit, ils sont ce qu’ils sont, plus vrais que nature.

Le dénouement claque comme le verdict lors de l’ultime journée d’un procès, laissant le lecteur sans voix, hébété ou tout sourire selon sa sensibilité. L’auteur nous démontre de manière magistrale qu’une bonne histoire animée et habitée par de bons personnages reste la meilleure recette pour réussir un excellent roman.

Vous avez les solistes (Durand, Wotjeck), les chœurs (les pochetrons du Bar du Centre) et le chef d’orchestre, Pascal Martin. Excellent concert et belle lecture.

Je vous mets le lien vers la chronique de Vincent du blog The big blowdown. Chronique complémentaire et qui analyse ce roman sous d’autres angles.

https://thebigblowdown.wordpress.com/2017/10/07/pascal-martin-la-reine-noire/

 

La reine noire

Pascal Martin

Éditions Jigal (septembre 2017)

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Bob 18/10/2017 16:38

Salut l'ami Jean,
Tu es toujours aussi précis et tu vises juste. A la lecture de ce roman, j'ai eu des hauts et des bas et puis finalement je suis resté entre deux eaux alors que j'ai bien été embarqué par l'intrigue. Sans trop détailler, l'arrivée de ces deux hommes le même jour m'a paru trop incongrue. J'ai donc débuté avec une béquille et j'ai boitillé longuement. De plus l'attitude des vieux du bar fait trop cliché. Mais la maîtrise de l'auteur pour manipuler le lecteur est diablement convaincante. Mais c'que j'en dis... Amitiés. Bob

Jean dewilde 19/10/2017 11:28

L'ami Bob bonjour,
Je suis très heureux de te lire et d'avoir ton avis sur cette lecture. Pour l'apprécier pleinement, il faut accepter un certain nombre de prérequis. Notamment l'arrivée quasi simultanée de nos deux loustics. L'auteur n'a pas de temps à perdre avec des détails de timing. Il les veut tous les deux à Chanterelle dès l'entame du livre pour développer son intrigue. Durand et Wotjeck sont les deux piliers fondamentaux du bouquin. Pour que la voûte tienne, ils doivent oeuvrer de conserve. Tes réflexions judicieuses me rappellent que la lecture n'est pas une science exacte et que nos sensations de lecteur diffèrent. Amitiés. Jean.