Vermines - Romain R. Martin

Publié le par Jean Dewilde

 

Ah la Creuse, merveilleuse terre de vacances ! Je me suis toujours imaginé que Sandrine Collette avait choisi cette région désertique pour y planter le décor de son mémorable premier roman Des nœuds d’acier. Un endroit idéal pour disparaître dans l’indifférence générale. Romain R. Martin a choisi Bourganeuf, le chef-lieu comme épicentre de son roman. Ceci dit, Bourganeuf est quand même la troisième ville de France à avoir reçu l’électricité ; c’était en 1886. Aujourd’hui, par contre, à moins d’y être né et encore, Bourganeuf n’est pas ce qu’on appelle The place to be et encore moins A place for me.

Sous la plume de l’auteur, la région va s’animer de manière inhabituelle. Une sorte d’hystérie burlesque et touchante provoquée par un trio composé d’Arnaud Vallaud,  Pascal l’Oiseau et Pénélope Clarence. Le premier est taxidermiste, le deuxième « l’assiste » tandis que la troisième « nettoie » la boutique une fois par semaine.

Le livre s’ouvre sur la mort du chien d’Arnaud Vallaud, un golden retriever de quatre ans. Le pauvre Einmal est mort, écrasé lamentablement par une massive et très jolie armoire normande, style Louis XV, disons milieu du XIXe siècle. On ne peut pas dire qu’il ait tellement souffert sous le poids de l’objet tant le choc fut net et l’aplatissement total. Et il ne peut s’empêcher d’ajouter : Et dire que j’ai passé un temps fou à essayer de lui apprendre à se coucher…Cet homme d’une trentaine d’années est né mauvais. Il nous rétorque qu’il n’a pas demandé à naître, implacable réplique. Très tôt, vers l’âge de cinq ans, il a commencé par pourrir la vie de ses parents ; des trucs insignifiants, tordre les clés, dévisser les ampoules, uriner dans les plats. Et puis un jour, l’année de mes dix-neuf ans et quelques mois, maman a fini par se pendre à l’armoire normande avec l’un de ses bas. Un peu plus tard, mon père est parti chercher du pain sans jamais revenir. Enfant unique, Arnaud hérite de la maison et de tous les biens. Comme je me voyais mal enfiler le second bas de ma mère, ou porter les slips de mon père, j’ai décidé de rassembler tous leurs effets personnels et d’en faire un feu de joie dans le jardin. L’auteur met dans la bouche de ce vil et veule personnage la quintessence de l’humour, de l’ironie  et du cynisme réunis, un régal, vous dis-je !

Seul, un type comme Arnaud ne peut survivre, il doit impérativement trouver des plus faibles aux dépends desquels se nourrir et s’épanouir. Pascalin L’Oiseau est un prototype, un modèle. Il l’a rencontré treize ans plus tôt dans un parc de Bourganeuf. Il a très vite soupesé le potentiel immense et infini du spécimen. La bêtise, l’ignorance et la paresse réunies en un seul homme. Cet homme n’était rien et n’aspirait à rien. Si ce n’est à toucher une rémunération de l’État en tant que handicapé, catégorie six. Il m’avait d’abord expliqué qu’il souffrait d’une maladie rarissime qui l’avait rendu peu à peu complètement daltonien de l’œil gauche….Ensuite, il avait enchaîné sur un problème de nez. Le malheureux ne percevait plus l’odeur du citron. Puis, était survenu le souci de ses doigts trop courts, l’obligeant à délaisser le piano pour la mandoline…Arnaud est hébété, ce mec a placé la barre à un niveau infranchissable.

Dois-je ajouter que Pascalin possède une vieille Citroën BX devenue argentée. Cet idiot l’avait repeinte lui-même avec une peinture murale de chantier, ça s’écaillait de partout. « Pour faire dandy », disait-il. Pour sûr qu’en pleine campagne, dans la Creuse, on faisait très « dandy » tous les deux dans sa voiture !

Pascalin est aussi membre très actif d’un club de réflexion local « Agir et penser à son appartement » présidé par un certain Adrian Konklav. Le club compte deux membres, Corentin, le gendarme local et notre Pascalin national. Je ne vous en dis pas plus, je sais que vous riez déjà.

Pour compléter ce duo hors normes, il y a Pénélope Clarence, quatre-vingt-sept ans. Cette octogénaire pas vraiment comme les autres habite au-dessus de la boutique. Le portrait qu’en dresse Arnaud le taxidermiste est sans pitié : Dame Clarence portait un tricot rétréci en coton de bœuf, une minijupe en laine de poussin, de larges chaussettes de ski – dont une seule remontée au genou – et enfin ses pieds étaient serrés dans des sandalettes couleur magenta primaire… Il clôt la description de la belle par ces mots : …Ce pénible visage et son accoutrement grotesque me faisaient douter de l’existence même de Dieu tant la surannée créature frôlait l’illégalité terrestre.

L’auteur m’a proprement sidéré par sa facilité à exceller dans tous les registres du comique. Comique de mots, comique de situation, comique de caractère, comique de gestes. Il ne sombre à aucun moment dans la facilité, il maîtrise tout au long des cent quatre-vingt et une pages du roman tous les fils de cette histoire foutraque, extravagante, délirante sans jamais forcer le trait.

Ce que j’ai beaucoup aimé aussi dans Vermines, c’est que le roman n’est pas que drôle. Il s’en dégage aussi un parfum de tristesse, un effluve touchant, une fragrance troublante voire dramatique. Arnauld Vallaud n’est pas un homme heureux. Il le dit : …j’ai toujours su que j’étais mort, comme mes animaux, et comme eux, je n’avais jamais demandé à vivre, mais contrairement à eux, je souffrais de ce mal profond qui était de le savoir.

A propos de Pascalin, il dit aussi : …Sa surabondance de naïveté agissait en lui comme un rempart aux multiples tristesses et chagrins pouvant empiéter sur notre quotidien. Ce naturel bouclier d’anticorps le préserverait sans doute à vie du virus de la morosité…J’avais une forme d’admiration pour cela chez lui. Il me faisait me sentir vivant.

Admirables aussi les petites phrases en exergue des chapitres. Citations, dictons, épigrammes puisés dans la littérature et le bon sens populaire. Par exemple, « Pour tous ceux qui n’ont pas réussi, gâcher le bonheur des autres, c’est réussir un peu. » (Robert de Frers) Ou « La démence est héréditaire, mais vous pouvez aussi l’attraper par vos enfants. » (Sam Levenson)

Cette chronique serait incomplète si j’oubliais de vous dire qu’il s’agit d’un premier roman. Parce que c’est un premier roman, rendez-vous compte ! C’est aussi le vingtième ouvrage qui paraît chez Flamant noir. Le livre parfait pour célébrer le cap de cette jeune maison d’édition qui nous a déjà sorti quelques perles et pépites.

 

Vermines

Romain R. Martin

Éditions Flamant noir (août 2017)

 

 

Publié dans polars français

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Louison lIt 07/11/2017 15:43

Magnifique chronique.

Jean dewilde 07/11/2017 16:53

Un grand merci, Louison. Cela fait plaisir. Amitiés.