Du passé faisons table rase - Malik Agagna

Publié le par Jean Dewilde

 

Un don pour les couvertures qui marquent de manière durable, on les doit à Caroline Lainé qui fait vraiment un travail de très grande qualité. Le chapitre 1 de ce roman policier mais pas que… est formidable et attrape le lecteur aussi sûrement qu’un ruban adhésif au miel les mouches. « ...Allongé dans l’herbe humide, Jérôme Bertin songea d’abord à une crise cardiaque avant d’apercevoir ces geysers rouges jaillir de sa poitrine, telles de minuscules éruptions volcaniques. C’était quoi, ce bordel ?... » « …Sa respiration se fit soudain plus difficile et sa gorge se remplit d’une substance aigre et grasse. Putain, je vais crever. Le ciel s’éclaircit subitement comme si le soleil ne perçait les nuages que pour lui rendre un ultime hommage. »

Très vite, nous faisons connaissance avec le commissaire Magnard qui fait le point avec ses hommes sur un vol de bijoux commis trois mois auparavant dans l’hôtel Hilton de Strasbourg. Ses hommes sont en l’occurrence le commandant Arsène Chevallier, 40 ans, 1,90 mètre sous la toise et proche du quintal, le commandant Marie Sevran, 41 ans et récemment plaquée, enfant unique de parents décédés et le lieutenant Rachid Hamidi, 25 ans, beau gosse, ambitieux, un tantinet lèche-bottes.

Nous les retrouvons penchés sur le corps encore chaud de Jérôme Bertin, abattu devant son domicile alors qu’il allait donner un coup de main aux voisins, les Daroussin, deux personnes âgées. Mais qui et pourquoi pouvait en vouloir à ce père de famille, ouvrier dans une usine spécialisée dans la confection et l’assemblage de tableaux de bord et d’intérieurs de portières ? Un élément focalise l’attention de Marie, l’intuition, le flair, l’instinct du flic ? Cet élément, c’est le nom de jeune fille de la désormais veuve Hélène Bertin. Helène Tiirun, née à Vilnius, Lituanie. Marie ne le sait pas mais la dernière pensée de Jérôme Bertin fut pour cette famille massacrée en Lituanie vingt ans auparavant.

La pression exercée par la hiérarchie sur notre trio d’enquêteurs est énorme – on n’aime pas trop ce meurtre exécuté de sang froid, surtout on exige une élucidation rapide. Rapidement, il apparaît que Jérôme Bertin n’est pas la première victime. Rachid Hamidi, l’informaticien de la bande, en ciblant les meurtres non élucidés d’hommes tués par balle lors des douze derniers mois, isole deux cas présentant des similitudes troublantes avec le meurtre de Jérôme Bertin. Le premier concerne un homme abattu le 10 janvier sur une aire d’autoroute non loin de Besançon. Daniel Maire, vingt-six ans, un employé qui revenait d’une formation dans la région parisienne. Le second un homme de cinquante-neuf ans, Daniel Bernard, abattu le 16 janvier devant son immeuble, dans le centre de Nancy, d’une balle en plein cœur. Le dénominateur commun aux trois victimes est qu’ils sont tous originaires de Strasbourg. Ce dénominateur commun va s’enrichir ; en tentant de remonter la piste de Joseph Campana, une ancienne connaissance de Jérôme Bertin, Chevallier apprend par ses collègues de Metz que non seulement que Campana est introuvable mais que son meilleur ami, un dénommé Georges Ranier, a été tué trois jours auparavant alors qu’il introduisait sa clé dans la serrure de son appartement.

Chevallier se rend immédiatement sur place. Avec son homologue messin, il force la porte de l’appartement de Joseph Campana. Manifestement, l’appartement est vide d’occupant et cela ne date pas d’hier. La nuit tombe et Chevallier reste seul à éplucher le courrier du disparu. Soudainement, un éclair troue la nuit ; le commandant est éjecté de son siège par l’impact du projectile qui lui traverse l’épaule en déchirant les chairs. Voulait-on le tuer, lui ou l’a-t-on pris pour Joseph Campana, le propriétaire des lieux ?

Nos trois enquêteurs lèvent une partie importante du voile sur le lien existant entre les différentes victimes. Ils étaient sept, sept militants très actifs du Parti communiste français. En février 1989, ils effectuent à l’invitation des autorités locales ce qui sera leur sixième et ultime voyage à Vilnius en République Socialiste Soviétique de Lituanie. Que s’est-il produit lors de cette dernière visite ? Un événement forcément dramatique puisqu’il apparaît comme une évidence que quelqu’un a décidé de supprimer les anciens et autrefois inséparables camarades ? Et qui est Markus, haut  fonctionnaire du KGB, personnage cruel au cynisme glaçant qui, d’un claquement de doigt décidait de la torture et de la mort de tout un chacun ?

Le commandant Marie Sevran fera une visite éclair à Vilnius pour y rencontrer Stefan, le frère d’Hélène. Ce qu’elle apprend est édifiant mais ne permettra pas de faire le lien avec les meurtres commis sur le territoire français.

Malik Agagna, lui-même né à Strasbourg, signe ici son premier roman policier. Une enquête compliquée, tortueuse et qui sollicite toute la vigilance et l’attention du lecteur. Et il est vrai que le lecteur se sent parfois un peu perdu tout comme le sont d’ailleurs les enquêteurs. C’est bien cela qui est passionnant dans ce Du passé faisons table rase. Le lecteur vit cette enquête au rythme de leurs progrès, de leurs errements, de leurs approximations et de leurs avancées. L’auteur, manifestement conscient du défi lancé au lecteur, a eu l’excellente idée de faire régulièrement un point life sur l’enquête par le truchement de l’un de ses enquêteurs. Des repères bienvenus et balisés aux moments importants.

Il n’y a pas de bon polar sans de bons personnages et de ce côté, nous sommes comblés. Marie traverse un désert sentimental depuis qu’elle a surpris son mari en pleine action avec la jeune voisine du dessous. Petite, Couchée en chien de fusil, se bouchant les oreillers, elle s’endormait avec les hurlements de son père et se réveillait avec les bleus de sa mère. Arsène, dont le père se bat depuis dix ans contre une saloperie de maladie, a retrouvé un peu de joie de vivre auprès d’une femme pas très jolie, de dix ans sa cadette. Rachid, lui, a les amours de son âge, instables.

Reste l’interrogation primordiale : quel lien, s’il y en a un, existe-t-il entre cette famille massacrée en Lituanie vingt ans plutôt et le vol de bijoux à l’Hilton de Strasbourg ? Fric, trahisons, trompe-l’œil, chausse-trappes et faux-semblants sont omniprésents dans ce polar dense et sans temps mort. Quant au titre, si je vous dis Eugène Pottier et 1871, cela devrait suffire.

Que de bons ingrédients dans ce roman policier mais pas que…Une très belle surprise pour moi et très bientôt pour vous, je l’espère.

 

Du passé faisons table rase

Malik Agagna

Éditions Lajouanie (juin 2017)

 

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Vincent Garcia 12/12/2017 18:13

Waouh... Ça commence fort, et les deux principaux personnages ont l'air d'avoir du "coffre". Je me note ce titre pour m'y pencher dessus un de ces jours.
Amitiés.

Jean dewilde 15/12/2017 18:28

Mon ami Vincent,
Quand tu auras l'objet en mains, je crois que tu feras davantage de te pencher dessus. ;) Une intrigue assez complexe, déconcertante parfois et franchement, j'ai beaucoup aimé. Amitiés.

PIERRE FAVEROLLE 10/12/2017 18:24

Quel titre, cher ami ! Un premier polar réellement excellent, emballant et qui nous apprend plein de choses. Pourvu qu'il y ait une suite ! Amitiés

Jean dewilde 15/12/2017 18:33

Mon cher Pierre,
Tiens, tiens, tu vois une suite à cette histoire, toi ? Ce n'est certes pas impossible, l'auteur ayant laissé quelques zones d'ombre. Un livre qui se dévore, tu as raison, tu as toujours raison. ;)
Amitiés.