Un charmant petit village - Jean-Michel Lecocq

Publié le par Jean Dewilde

 

Le deuxième roman que je chronique en cette nouvelle année 2018 a deux points communs avec le premier : l’intrigue se déroule dans un petit village, Villecroze, au cœur du Haut-Var et, comme dans Les Belges reconnaissants de Martine Nougué (http://jackisbackagain.over-blog.com/2018/01/les-belges-reconnaissants-martine-nougue.html), un des personnages importants de ce roman policier mais pas que…que nous propose Jean-Michel Lecocq est belge. Freddy Goosens, effectivement, voilà un patronyme bien de chez moi. Le poison aussi est commun aux deux : la digitaline dans le premier et la colchicine dans le deuxième.

9 mai 2013. Un couple de retraités s’est donné la mort. Thierry et Mireille Loret, respectivement 60 et 57 ans. Aurélie Poivre, la femme de ménage du couple a trouvé les corps allongés sur le lit conjugal, leurs mains unies. Sur les tables de chevet, deux verres aux fonds desquels l’analyse a révélé la présence de colchicine à dose létale, substance dissoute dans une boisson. Tout porte à croire à un suicide préparé et c’est d’ailleurs ainsi que l’affaire est traitée, dans un premier temps. Pourtant, le maire de Villecroze, Honoré de Saint-Fons, ne croit pas au suicide de ses administrés. Selon lui, nombreux sont ses concitoyens qui avaient des motifs sérieux de s’en prendre au couple. Dans les connaissances, il compte le directeur général de la PJ parisienne, Pierre Jouve. A ce dernier, il confie ses doutes et ses interrogations. Peu convaincu mais au nom d’une solide amitié, Jouve missionne son meilleur élément sur place. Il s’agit du commissaire Théo Payardelle dont il est certain que s’il y a eu homicide, celui-ci le découvrira. Il va de soi que Payardelle enquête de manière tout à fait officieuse, pas question de froisser les sensibilités.

Dans le même temps,  Brice Couturier, rédacteur en chef du Mistral à Marseille convoque Benoît Maucolin dans son bureau. Ce dernier est sans conteste le journaliste le plus talentueux du journal. Cette convocation fait suite à une lettre envoyée par un corbeau, lequel affirme que les époux Loret ont bel et bien été tués. Bien que fort sceptique, Maucolin n’a d’autre choix que de préparer son baluchon et partir pour Villecroze.

Le lecteur se doute très vite et à raison qu’il y a eu homicide. Car entre les chapitres se déroulant à Villecroze, il est question d’une correspondance datant de 1998, un échange de lettres entre un certain Robert Parentaux, inspecteur de l’Éducation nationale à Sedan et sa hiérarchie. En cause, le dossier Serge Levert, directeur de l’école élémentaire de Moison. Celui-ci fait l’objet d’une enquête initiée sur la base de photos à caractère pornographique qui auraient été découvertes dans son ordinateur portable. Réalité ou malveillance ?

A Villecroze, l’ambiance est lourde et pesante. Les absents ont toujours tort et le couple Loret l’est définitivement. Les villageois dans leur grande majorité cassent joyeusement du sucre sur leur dos, affirmant entre autres choses, qu’ils n’ont jamais réussi à s’intégrer et n’ont fait aucun effort dans ce sens. A charge pour Payardelle, en mission officieuse et Maucolin, dépêché par son canard et qui a les coudées beaucoup plus franches, de sonder les âmes et de faire le tri entre les propos médisants, méprisants et les faits.

Le corbeau, à intervalles réguliers, continue d’envoyer ses missives de plus en plus précises au patron du Mistral, lequel s’empresse de les transmettre à son journaliste sur place. La rencontre entre Théo Payardelle, le flic et Benoît Maucolin, le journaliste est inévitable. En règle générale, les relations entre la police et la presse sont difficiles et tendues. Pourtant, les deux hommes sympathisent. Même s’il en va de leur intérêt mutuel, leur collaboration discrète se construit sur le respect, chacun soucieux de ne pas piétiner les plates-bandes de l’autre.

Lorsque le corps du notaire Vialatte est découvert le 20 mai 2013 en son étude, la tête fracassée, les derniers doutes que pouvaient encore nourrir les sceptiques au sujet de la mort des Loret s’envolent et avec eux, la certitude que Villecroze affronte une de ses pages les plus sombres et les plus violentes de son histoire.

Mais qui ? Qui ? Jean-Michel Lecocq soigne le suspense au travers de personnages forts en gueule, vindicatifs et d’autres, plus timides et réservés, voire effacés. Il semble acquis que seul un Villecrozien peut avoir tué le couple Loret mais aucun ne semble taillé pour commettre un double homicide et le maquiller en suicide. C’est qu’on ne s’attend pas vraiment à ce genre d’événement funeste dans un village ; pourtant, un village est une ville en miniature. Villecroze a sa bande de jeunes et leurs cyclomoteurs pétaradants, leurs excès alcoolisés et du shit de temps à autre. Villecroze a son gang de motards annuel, son Rock’café et sa patronne gothique. Je ne vous présente pas tous les personnages, un mot sur mon compatriote Freddy Goossens que l’auteur a imaginé en auteur de polars à succès.

Ce charmant village recèle de biens belles qualités. Le contraste entre la légèreté, voire le détachement avec lesquels le tandem Maucolin/Payardelle mène l’enquête et la noirceur des événements passés qui resurgit et frappe quinze ans plus tard met le lecteur très mal à l’aise. Il est assez juste d’affirmer que l’auteur l’assoit volontairement entre deux chaises, position ô combien inconfortable. Jean-Michel Lecocq est diabolique en ce sens qu’il fait participer son lecteur presque malgré lui, qui apprend au fur et à mesure des éléments que la police et les enquêteurs ignorent ; pour autant, même un lecteur sagace et rompu aux énigmes à tiroirs aura bien des difficultés à établir les liens que seuls ces enquêteurs parviendront à mettre au jour.

En plus d’une intrigue serrée, complexe et noire comme l’encre de seiche, l’auteur nous fait partager son goût pour la belle écriture sans effet de manche. Je me souviens de cette petite phrase que j’ai prononcée en lisant les dernières lignes : c’est du pur bonheur !

Jean-Michel Lecocq a été longtemps inspecteur de l'Éducation nationale de la circonscription de Sedan, tiens, tiens ! Il a à son compteur six romans parus aux éditions L’Harmattant dont deux enquêtes mettant en scène Théo Payardelle. Rejoins la meute ! et Dans la mémoire de l’autre. Si mes informations sont bonnes, une quatrième enquête de Théo Payardelle est en cours d’écriture. Théo, je t’attends !

 

Un charmant petit village

Jean-Michel Lecocq

Éditions Lajouanie

 

Publié dans Le noir français

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V
Mon ami Jean,<br /> J'aime beaucoup ces histoires qui se passent dans des petites communautés, où malgré des apparences tranquilles, se cachent les sentiments les plus noirs...<br /> D'autant que, habitant moi-même un petit village, j'ai l'impression de me retrouver chez à la maison.<br /> Encore un titre que je me dois de retenir.<br /> La bise, l'ami.
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