Le dévouement du suspect X - Keigo Higashino - Actes Sud (Babel noir)

Publié le par Jean Dewilde

 

Je suis curieux mais pas téméraire. Le polar/roman noir nippon, je n’y ai fait qu’une brève incursion jusqu’ici. C’était à l’occasion du très noir et très beau Revolver de Nakamura Fuminori (http://jackisbackagain.over-blog.com/2015/10/revolver-nakamura-fuminori.html). Et voilà que, dans une bibliothèque de seconde main, je tombe sur ce titre aussi poétique qu’énigmatique. Et à côté du dévouement du suspect X, le dernier titre de l’auteur, Les doigts rouges. Pour mettre fin au suspense, j’ai acheté les deux et je vous propose la chronique du premier cité. Un régal.

Une intrigue en apparence simple, pas trop de personnages et donc pas trop de patronymes nippons à intégrer. Ishigami est professeur de mathématiques. Il ne vit que pour elles, elles sont sa passion. Mais il est aussi très secrètement amoureux de sa voisine, Yasuko Hanaoka, divorcée ; elle vit avec sa fille Misato, fraîchement entrée au collège. Le 10 mars, dans la soirée, son ex-mari, Togashi - qui ne gagne pas à être connu -, débarque à l’improviste. Une dispute éclate. En venant au secours de sa fille, Yasuko le tue. Ishigami, qui a tout entendu, vient spontanément lui proposer son aide. L’aider à quoi, me demanderez-vous ? Homme logique et de sang froid, il lui propose de maquiller le crime. Il est des moments dans la vie où vous êtes en plein désarroi et en pleine panique, incapables de réfléchir et de raisonner. Un meurtre fait certainement partie de ces moments-là. Et si quelqu’un surgit dans ce moment d’hébétude et d’effroi, vous assurant qu’il peut tout arranger, vous lui donnez les clés de tout, du paradis, de votre appartement et de votre cadenas de vélo.

Quand le corps d’un homme est retrouvé enveloppé dans une bâche de chantier sur une berge de la rivière Edogawa, l’enquête est confiée à l’inspecteur Kusagani et à son jeune collègue, l’inspecteur Kishitani. La victime est entièrement nue, le visage écrabouillé comme une pastèque, le bout des doigts brûlé. A proximité, un vélo abandonné, état neuf, les deux pneus crevés. Des vêtements, un blouson, un pull, des chaussettes et des sous-vêtements appartenant probablement à la victime sont retrouvés à une centaine de mètres du corps, dans un bidon métallique, à moitié brûlés.

La tâche s’annonce rude et pourtant, c’est avec une relative rapidité que les policiers mettent un nom sur leur victime. En effet, après avoir usé en vain des canaux habituels, ils ont l’idée de vérifier si aucun homme seul hébergé dans un des hôtels et des auberges de l’arrondissement d’Edogawa et des alentours n’a soudainement disparu. Recherche fructueuse. Il s’agit d’un dénommé Shinjii Togashi dont les cheveux trouvés dans la chambre de l’auberge correspondent aux cheveux de la victime. Par ailleurs, des empreintes relevées sur la bicyclette correspondent à celles de la chambre et des affaires personnelles.

A ce stade, vous vous dites que l’affaire est pliée. On a la coupable, la femme, on a la victime, l’ex-mari, il ne reste plus aux enquêteurs qu’à venir sonner à la porte de Yasuko Hanaoka, lui passer les bracelets et rideau. Sauf que les choses sont rarement aussi simples qu’elles ne paraissent. Quand les deux policiers viennent lui rendre visite, elle semble sincèrement étonnée, pour ne pas dire abasourdie d’apprendre que son ex-mari aurait été assassiné. A la question de savoir où elle était le 10 mars dans la soirée, elle répond avec naturel qu’elle était au cinéma avec sa fille, qu’elles ont mangé un plat de nouilles dans le restaurant d’un centre commercial et qu’elles se sont ensuite rendues dans un karaoké.

C’est bien connu, le diable se niche dans les détails. En rendant visite dans la foulée à Ishigami, le voisin, l’inspecteur Kusagani remarque une enveloppe où apparaît le nom de l’université Teito. Il ne peut s’empêcher de demander au professeur s’il y a fait ses études. Ce dernier répond par l’affirmative tout en demandant au policier pourquoi il lui pose cette question. L’inspecteur lui répond laconiquement qu’il a un ami qui a fréquenté cette même université. Cet ami, ce n’est pas n’importe qui. Il s’appelle Manabu Yukawa.

Manabu Yukawa est physicien, un physicien de génie. Il est ami de longue date avec l’inspecteur Kusagani. Il lui est déjà arrivé, officieusement bien sûr, d’assister le policier dans la résolution d’enquêtes difficiles. Quand l’inspecteur mentionne le nom d’Ishigami, le physicien réagit vivement. En effet, Yukawa et Ishigami, ont fréquenté l’université ensemble. Deux esprits brillants, deux amis que la vie et le parcours professionnel ont séparés. Vingt ans qu’ils ne se sont pas vus.

Ainsi, par le hasard d’une enquête pour meurtre, Yukawa reprend contact avec le mathématicien. Il lui rend visite dans son immeuble et ils reprennent la discussion qui les captivait vingt ans plus tôt, à savoir : est-il plus difficile de chercher la solution d’un problème que de vérifier sa solution ? En réalité, Yukawa est mu par une intuition qu’il ne peut exprimer, un sentiment funeste dont il ne peut se départir. Son ami a-t-il pu jouer un rôle dans le meurtre de Shinjii Togashi ? Si la réponse est non, pourquoi l’enquête piétine-t-elle à ce point ? Si la réponse est oui, alors il est devant une de ces énigmes qu’il affectionne tant et il n’est pas certain d’avoir envie de la résoudre.

Vous vous dites peut-être que tout ça semble fort intellectuel. Pas du tout. Le lecteur est d’abord sensible au personnage de Yasuko Hanaoka. Une jeune femme qui bosse dur, seule pour élever sa fille, Misato. Elle a travaillé comme hôtesse dans un bar avant de travailler chez le traiteur Bententei. Là où tous les jours, sur l’heure du midi, le professeur Ishigami vient chercher le plat du jour sauf, comme la taquinent gentiment les gérants, les jours où elle ne travaille pas. Une jeune femme ordinaire, qui pense avoir échappé définitivement par un divorce à un ex-mari violent. Quand ce dernier refait surface, c’est son équilibre qui est à nouveau menacé.

Ensuite, l’enquête menée par le tandem Kusagani/Kishitani est passionnante. Il n’est pas facile de démonter un alibi constitué d’un triptyque cinéma/restaurant/karaoké.

Enfin, les échanges entre le physicien et le professeur de maths sont savoureux. Il ne s’agit pas d’un affrontement à proprement parler car il y a trop de respect, d’admiration et d’amitié entre eux. Mais la vérité doit bien surgir de quelque part, n’est-ce pas ?

Un petit bijou venu d’Extrême-Orient.

 

Le dévouement du suspect X

Yogisha x no kenshin

Traduit du japonais par Sophie Refle

Keigo Higashino

Actes Sud (collection Babel noir)

Publié dans polars japonais

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Commenter cet article

Vincent GARCIA 12/05/2018 09:11

Mon ami Jean, comme je te l'ai déjà dit par ailleurs, je ne suis pas féru de littérature Nippone. Mais ta chronique me donne envie de découvrir cet auteur. J'avais dans mes rayons "La maison où je suis mort autrefois" que je n'ai pas eu l'occasion de lire. Ta chronique et le petit mot de Blandine font que je vais devoir réorienter mes envies.
La bise l'ami... :)

Jean dewilde 12/05/2018 10:10

Mon ami Vincent,
Réorienter ses envies, c'est un peu se remettre en question aussi. Sortir de sa zone de confort comme on dit aujourd'hui. Je suis moi-même assez classique et conventionnel dans mes choix. Je me félicite d'avoir osé, le plaisir de lire était d'autant plus grand. On en reparle. La bise.

Blandine 11/05/2018 15:50

Ton billet me donne vraiment envie de découvrir ce polar! De cet auteur, je te conseille de lire : "La maison où je suis mort autrefois", et j'ai aussi repéré "Les doigts rouges" ;-)
Belles lectures!

Jean dewilde 12/05/2018 10:14

Bonjour Blandine,
Je te remercie d'avoir laissé un commentaire, cela me fait plaisir. Le titre que tu cites, je l'ai eu en mains il y a déjà quelques années. J'ai lu quelques pages et j'ai laissé tomber. Je suis certain que le lire aujourd'hui serait très différent. Merci de me l'avoir rappelé. Amitiés.