Je suis un guépard - Philippe Hauret - Éditions Jigal

Publié le par Jean Dewilde

 

Philippe Hauret met à peine quelques deux cents pages pour mettre son lecteur à genoux. C’est assurément la marque des grands de réussir en aussi peu de pages à planter une intrigue, camper des personnages inoubliables et les faire se croiser pour le meilleur et aussi pour le pire. Il aurait tout aussi bien pu nous anéantir complètement mais je le remercie d’avoir insufflé une note d’espoir - certains diront que ce n’est qu’un sursis – en écrivant la toute dernière phrase de ce Je suis un guépard.

Ça raconte quoi ? Lino est trentenaire, célibataire, il est employé administratif dans une grosse boîte dont les bureaux sont situés au trente-septième étage de la tour Majunga, dans le quartier de La Défense. Un boulot inintéressant dont le seul mérite est d’être rémunéré, pas bien, mais d’être rémunéré. Le soir, il tente de s’extirper de cette vie terne en noircissant des feuilles et en rêvant de devenir écrivain. Il faut peu de choses pour qu’une vie, votre vie bascule. Tenez, un vendredi soir, Lino, lesté de ses deux packs de bière, rentre chez lui ; sur son palier, au sixième étage, tout près de sa porte d’entrée, un individu est recroquevillé. Le fait même d’être confronté à la présence d’un SDF ne l’étonne ni ne l’émeut d’autant que nous sommes en février et que les températures sont glaciales. Mais quand il tapote l’épaule de l’intrus en lui disant : « Faut pas rester ici, Monsieur », il est carrément décontenancé quand il réalise que le SDF est une SDF, plutôt jeune. C’est ainsi que Jessica, Jess, fait irruption dans sa vie, une vie jusque là banale, balisée et routinière.

Jess s’installe chez Lino tout en continuant à faire la manche pour apporter sa petite contribution financière. C’est par un caprice du destin qu’elle fait la rencontre de Melvin Rocca, un homme d’affaires jeune, riche et ambitieux. Propriétaire de plusieurs magasins de prêt-à-porter pour femmes chics et branchées, il propose à la jeune femme un emploi dans la nouvelle boutique qu’il vient d’ouvrir. Un emploi à l’extrême opposé des fragiles convictions de Jess qui néanmoins adore la mode, les jolies robes ; elle accepte.

Mais Jess l’écorchée, Jess la révoltée est descendue tellement bas dans l’échelle sociale qu’elle a un mal fou à respecter les normes communément acceptées : respect des horaires et de la hiérarchie, contrôle de ses émotions et de son impulsivité. Elle est dépourvue de la moindre once de patience et s’emporte pour un rien. La manière dont elle décrit Ines, la responsable de la boutique dans laquelle elle vient d’être engagée, glace : « …Il fallait voir ce vieux bambou desséché se prenant pour Eva Green tout ça parce que ses fesses de limande rentraient encore dans du 36. Pauvre zombie du 16e retouché à coups de truelle, avec sa gueule labourée de rides précoces à force de s’être fait cramer sur une table de bronzage, ses stilettos, son Austin, ses quarante clopes par jour, son désert culturel, son racisme ordinaire. Heureusement pour Jessica, Ines était rarement présente, tellement sa vie de pétasse l’accaparait… ». Pas tendre pour sa collègue, Jess.

Lino, Jess, Melvin, il en manque une pour compléter le quatuor. C’est Charlène, l’épouse de Melvin. Une femme superbe, intelligente et pleine d’humour, excusez du peu !

Philippe Hauret, en faisant se croiser ces quatre existences, met en route un engrenage ou un compte à rebours sur lequel il semble ne plus pouvoir exercer le moindre contrôle, c’est du moins ce qu’il donne à penser au lecteur. Il est vrai que Jess est un peu barrée, nostalgique du Che, de Cuba et elle en veut à mort au système qui la condamne, elle et tous les autres à mener une vie de merde si tant est que l’on puisse appeler cela une vie. Elle déteste les convenances, elle dit les choses crûment et naïvement ; précisément parce qu’elle est différente, elle exerce une authentique force d’attraction sur les hommes, Lino et Melvin en premier. Elle dit tout haut les frustrations qu’ils ressentent dans leurs propres vies. Une bombe à retardement, Jess ?

Tout comme dans son précédent roman noir Que Dieu me pardonne, que j’ai encensé, c’est toujours un grain de sable qui fait déraper la situation.  Aucun des quatre personnages principaux pris séparément n’est foncièrement mauvais, je dirais même qu’ils sont plutôt ordinaires, relativement tolérants et bienveillants ; c’est un peu plus compliqué pour  Jess qui, loin d’être une mauvaise personne, trimballe derrière elle un passé lourd comme un poêle en fonte.

Ne pas vous dire un mot de Daniel et Armelle s’apparenterait à un crime de lèse-majesté. Ce sont deux collègues de bureau de Lino ; Armelle est la secrétaire de la boîte et Daniel est le collègue que l’on redoute, celui qui se lamente, qui vous colle aux basques et vous adore, quoi que vous lui disiez ou lui fassiez. Si, comme moi, vous êtes sensibles des glandes lacrymales, ils vont vous faire pleurer.

J’aime énormément Philippe Hauret pour la manière qu’il a de concevoir la trame de ses romans. Il démontre aussi le peu de prise que nous avons sur nos vies et l’importance de l’aléatoire. Nous n’agissons pas, nous réagissons. Un SDF sur votre palier, vous faites quoi ? Une jeune femme qui vous rapporte votre portefeuille, qui est sans emploi et vous avez précisément une place vacante, vous faites quoi ? Ces instantanés, ces moments dans lesquels la spontanéité s’exprime sont les plus riches car ils témoignent de notre capacité à s’émouvoir, sans calcul, sans réflexion. Les décisions que nous prenons dans ces moments sont-elles bonnes, c’est une autre histoire. En tout cas, elles nous font sortir de notre zone de confort, ajoutent une dose de piment à nos existences.

Ce roman noir se lit d’une traite ou presque. Il y a une telle intensité dans ce bouquin que j’ai eu l’impression de côtoyer les personnages pendant de très, très longues heures. Cerise sur le gâteau et phénomène rare chez moi, j’ai mis un visage sur chacun d’eux. Les personnages de Philippe Hauret, on les aime, il n’y a aucun moyen de faire autrement. Du grand art.

Je ne peux que très chaudement vous conseiller son roman précédent, Que Dieu me pardonne : http://jackisbackagain.over-blog.com/2017/06/que-dieu-me-pardonne-philippe-hauret.html

 

Je suis un guépard

Philippe Hauret

Éditions Jigal 2018

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Yv 13/06/2018 11:41

J'avis été un peu froid pour son premier, plus chaud pour son deuxième et là, je trouve que Philippe Hauret a su prendre le meilleur de ses deux précédents romans pour faire un très bon roman noir avec cette note d'optimisme qui laisse de l'espoir.
Amicalement,

Vincent Garcia 13/06/2018 09:10

Mon cher Jean,
Que voila une chronique engageante. Ce livre est dans ma PAL, et devrait en sortir bientôt grâce à ton intervention.
La bise, l'ami...