Les ombres de Montelupo - Valerio Varesi - Éditions Agullo 2018

Publié le par Jean Dewilde

 

Dans ce troisième volet des aventures du commissaire Soneri, on abandonne Parme, sa grisaille, son brouillard pour gagner un petit village perché dans les Apennins. Ce n’est pas n’importe quel village puisque c’est le village natal de notre désormais familier commissaire. Nous sommes au mois de novembre et on passe d’un brouillard à l’autre, celui de Montelupo remplace le brouillard parmesan. Montelupo, c’est beau, ça chante et surtout on trouve dans les montagnes au creux desquelles le village est niché des champignons. Et Soneri est venu expressément pour cela : la cueillette des champignons. 

Il a plaqué la questura pour venir se ressourcer dans ces montagnes. Sa compagne, Angela, avocate, n’a pu l’accompagner, elle croule sous les dossiers. Pas sûr, ceci dit, qu’elle aurait choisi l’automne froid et humide des Apennins comme destination de vacances. Elle n’est d’ailleurs pas convaincue que Montelupo soit la destination idéale pour son compagnon de commissaire. Elle croit encore moins à la fascination et au bien-être présumés qu’exerceraient les bolets et autres chanterelles sur le mental de Soneri.

C’est une douche froide qui attend le commissaire. L’été trop chaud et trop sec a été fatal pour les champignons et les seuls que Soneri parvient à glaner sont des trompettes-de-la-mort. Prémonitoire ? Telle une mule, moins il en trouve, plus il martèle qu’il n’est là que pour ça et ce en dépit des rumeurs persistantes selon lesquelles Palmiro Rodolfi et son fils, Paride, auraient disparu. Palmiro Rodolfi, c’est l’empereur de la charcuterie locale et il n’y a pas à Montelupo un villageois dont l’existence ne soit liée à la cochonnaille produite par les Rodolfi. L’agitation palpable autour de ces disparitions agace prodigieusement le commissaire que certains sollicitent déjà ; l’ambiance se détériore carrément lorsque la nouvelle tombe : Palmiro a été retrouvé pendu à une solive dans sa villa du Talus. Paride, son fils, demeure introuvable. Mais là encore, le commissaire se fait tirer l’oreille arguant que le suicide est une affaire privée. La plus privée qui soit.

Face à cette communauté aux abois et dont les langues commencent de se délier, Soneri comprend qu’il ne pourra s’en aller sans avoir compris les dessous de ce qui s’apparente chaque jour davantage à une tragédie ; il est d’ici, il y a des souvenirs heureux. Et même s’il éprouve le sentiment désagréable d’être un étranger parmi les siens, il va enquêter. De toute façon, pour les champignons, c’est mort. Enquêter à Montelupo, c’est aussi marcher sur les traces de son propre passé, celui d’un père idéalisé avec toutes les craintes que cet idéal puisse être écorné. Le lecteur retrouve ici un des thèmes chers à l’auteur, l’exploration de ce passé qui pèse comme une chape et continue de tourmenter l’individu. En témoigne ce dialogue avec Angela, lors de son unique visite au commissaire dans cette enquête :

« Quand je t’ai connu, tu ne pensais jamais au passé : tu étais tellement pris par ton travail…

- C’est justement parce que je n’y ai jamais pensé que maintenant je sens qu’il me pèse. C’est mon âge qui me tourmente. J’ai l’impression d’être sans mémoire et d’avoir perdu trop de temps en choses inutiles… »

Dans ces montagnes qu’il connaît très bien pour les avoir arpentées avec son père, le commissaire mène une double en(quête) ; savoir qui était vraiment son père et aussi découvrir par qui ont été tirées ces balles dont l’une a manqué le toucher dans les bois, à peine était-il arrivé. 

Quand les gens commencent à parler, ils le font par peur ou parce qu’ils ne craignent plus rien. A Montelupo, les gens se taisent parce que, en parlant, ils redoutent que leurs craintes ne déclenchent la manifestation de la vérité et ses conséquences. Toutes les vérités sont bonnes à dire mais sont-ils prêts à les entendre ? C’est l’aubergiste chez qui loge le commissaire, acculé par son épouse, qui se confie. Dans des propos où perce la honte, il raconte avoir prêté de l’argent, beaucoup d’argent à Palmiro Rodolfi. Lui et beaucoup d’autres. Il en faut davantage pour surprendre le commissaire qui sait que l’argent et le sexe sont à la base de presque tout. Soneri trouvera rapidement confirmation de tout cela par Angela qui connaît l’avocat de la famille Rodolfi.

Le suicide de Palmiro rappelle celui d’un autre commerçant ruiné. Un type costaud et solide, un ancien résistant comme l’était Palmiro. C’est aussi cela qui fait peur, le fait que des quasi-héros mettent un terme à leurs jours. En parlant de résistant, il en reste un et pas le moindre. Il s’appelle Gualerzi mais tout le monde l’appelle « le Maquisard ». Un homme immense, géant à la barbe longue, au pas lourd et aux mains comme des pelles, dans lesquelles il serrait un fusil qui ressemblait à un jouet comparé à ce corps monumental. Il vit à l’écart des autres, les montagnes sont son royaume, il en connaît le moindre caillou. Après la découverte brutale d’un cadavre dans les montagnes, c’est vers lui que convergent les soupçons. Les carabiniers vont le traquer sans relâche sur un terrain qu’ils ne connaissent pas du tout. De très jeunes hommes rongés par la peur face à une force de la nature qui n’a rien à perdre, si ce n’est son honneur. Et le Maquisard ne badine pas avec l’honneur.

Celles et ceux qui ne connaissent pas encore Valerio Varesi et son commissaire ont ici l’occasion de le côtoyer loin de la ville de Parme dans laquelle étaient situées ses deux premières enquêtes. J’ai toujours un bonheur égal à faire un bout de chemin avec Soneri, son Toscano allumé ou pas, ses copeaux de parmesan dans les poches. Certes, il est commissaire, certes il résout des enquêtes mais c’est avant tout un homme qui s’interroge sur sa propre existence, tourmenté par l’angoisse d’avoir laissé son passé derrière lui sans l’avoir compris. Qui mieux que lui est à même de comprendre ses semblables ?

L’auteur nous propose une nouvelle fois un roman impeccable de maîtrise. Les événements relatés illustrent brillamment les desseins retors nourris par une poignée d’individus au détriment du plus grand nombre. Ils sont coupables d’escroquerie, escroquerie d’autant plus aisée à monter quand elle peut s’appuyer sur la confiance spontanée de leurs futures victimes. La nostalgie fait ici place nette au désespoir et à l’impuissance. Soneri ne juge pas, il constate, met au jour et s’en repart, sans doute un peu plus amer et désenchanté. On ne peut lui donner tort.

Je vous annonce qu’il nous reviendra dès 2019, plus fort, je ne sais pas mais il nous revient et ça, c’est une toute bonne nouvelle.

Je vous propose le lien vers ma chronique des deux premiers volumes :

Le fleuve des brumes : http://jackisbackagain.over-blog.com/2016/11/le-fleuve-des-brumes-valerio-varesi.html

La pension de la via Saffi : http://jackisbackagain.over-blog.com/2017/07/la-pension-de-la-via-saffi-valerio-varesi.html

 

Les ombres de Montelupo

Le ombre di Montelupo

Traduit de l’italien par Sarah Amrani

Agullo Éditions

Publié dans polars italiens

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Commenter cet article

Jean dewilde 09/06/2018 16:49

Mon ami Vincent,
Connaissant un peu tes goûts littéraires, je ne pense pas me tromper en assurant que tu te délecterais de ce personnage atypique et désenchanté. Tu liras "La pension de la via Saffi" quand tu le sentiras. Il faut parfois attendre le bon moment pour découvrir un livre et son auteur. Amitiés.

Vincent GARCIA 06/06/2018 18:08

Salut l'ami!

Tu deviens expert en polars italiens. Dire que malgré tes avis éclairés et enthousiastes, je n'ai encore jamais lu cet auteur. Honte à moi. Promis, je vais faire un effort. J'ai "La pension de la via Saffi" dans mes réserves.

La bise, mon ami.