Erreurs d'aiguillage - Philippe Beutin - Éditions Cairn (Collection Du Noir au Sud)

Publié le par Jean Dewilde

 

Et si le personnage principal n’était pas un personnage, mais un objet, un machin monstrueux, conçu et réalisé par la main de l’homme…Une gare, par exemple. Pas n’importe quelle gare, bien entendu, mais ces nœuds ferroviaires qui forment un enchevêtrement complexe, inextricable et dont on se demande par quel miracle le train dans lequel nous nous trouvons réussit à se frayer un passage en douceur, sans accroc. Ces endroits ne suscitent pas à proprement parler des émotions positives tant règnent ici sans partage le métal et l’acier. Un univers en apparence d’une parfaite immobilité. En apparence, seulement, car d’innombrables mécanismes huilés et graissés travaillent sous votre passage. Si vous jetez un coup d’œil vers le ciel, votre regard rencontrera le même écheveau, dense, constitué de caténaires, de câbles haute tension, une toile incompréhensible, menaçante, écrasante comme une chape de plomb ou un ciel d’été caniculaire. Ce n’est pas non plus le royaume des couleurs vives et chatoyantes. Tout y est gris et noir et sale. Les seules couleurs sont celles des feux de signalisation et des panneaux avertissant des dangers d’électrocution. Des endroits que l’on voudrait fuir mais par lesquels des dizaines de milliers de personnes transitent au quotidien pour se rendre au boulot.

Dans Erreurs d’aiguillage, ce nœud ferroviaire, c’est la gare Matabiau à Toulouse. L’auteur a bossé toute sa vie active à la SNCF. Il maîtrise son sujet  et la scène de crime qu’il nous propose sur les voies est bluffante.

Mais revenons un instant aux personnages de chair dont nous avions déjà fait la connaissance dans Jeu de dames, le premier polar de l’auteur. Ceux qui l’ont lu se souviendront à coup sûr de Jérôme Carvi, jeune lieutenant de police au SRPJ de Toulouse, 24 ans, surnommé Le Chinoir en raison de sa double origine, père antillais et mère coréenne. La lieutenant Léonie Peyruse, femme décidée au physique costaud, toujours vêtue de noir de pied en cap, indispensable. C’est elle qui assure l’intérim depuis la disparition tragique du capitaine Arlant dans Jeu de dames. Ce duo est complété par le lieutenant Arnaud, un gars de bonne volonté mais intellectuellement limité, par le brigadier-chef Marc Tarchette, le râleur de service et par le gardien de la paix Manuel Francesco, consciencieux et apprécié de tous.

Des changements se produisent dans l’équipe dès les premières pages : exit Arnaud, affecté au GRB (Groupe de Répression du Banditisme) ; l’intérim de Léonie s’achève avec l’arrivée du capitaine Gilles Pillière ; enfin, le départ d’Arnaud est compensé par l’arrivée du commandant Latour en provenance de la région parisienne. Surpris, le capitaine Pillière se voit confier la tâche difficile de diriger un plus gradé que lui.

Je ne vous ai pas encore parlé d’Audrey, personnage féminin complexe, belle, rebelle et révoltée. Entre elle et Jérôme, le courant fait bien davantage que passer. L’énorme pierre d’achoppement qui se dresse entre eux réside dans la conviction profonde et presque maladive de la jeune femme que sa mère a joué un rôle dans la mort de son père. Pour ceux qui prennent le train en marche, l’auteur récapitule très brièvement les faits au début de ce second opus.

« Le père d’Audrey, Pascal Terrais, s’était tué dans son garage, le 1er avril 1989, alors qu’il nettoyait son fusil de chasse. Corinne, enceinte d’Audrey, assoupie dans le salon, n’avait rien entendu. Le rapport d’enquête avait conclu à un accident. Audrey n’y avait jamais cru… »

Les événements qui ont mené Audrey à cette intime conviction sont relatés dans Jeu de dames – invitation à lire, bien sûr. Ceci étant dit, que vous ayez ou non lu Jeu de dames, vous ne souffrirez d’aucun handicap à la bonne compréhension de l’intrigue.

Un cadavre sur les voies, des morceaux de cadavre plus exactement. Aux questions de Jérôme Carvi, le conducteur répond : « Je n’ai rien pu faire, vous savez. Moi, j’ai mis les freins d’urgence, mais avec mes quelques 2600 tonnes dans le dos, je lui ai roulé dessus ». Dans la foulée, « Il ne bougeait pas. Il était en travers de la voie, sur le ventre. J’ai même cru que c’était un sac, au début. J’ai freiné, je suis arrivé sur lui à petite vitesse, mais quand même trop vite. Je n’ai rien pu faire. N’importe qui aurait regardé la machine, aurait bougé. Mais lui, rien. »

Les déclarations du conducteur constituent de précieuses indications pour les enquêteurs. Une enquête qui prend vite une tournure étonnante et délicate quand les indices ont tendance à s’amonceler sur la tête d’Audrey. La situation est difficile pour Jérôme, en porte-à-faux, déchiré entre ses sentiments et l’évidence qui apparaît peu à peu, qui fait d’Audrey une meurtrière froide et déterminée.

Erreurs d’aiguillage est un polar que le lecteur vit de l’intérieur. Les faits, les questionnements, les chausse-trappes, les rebondissements. L’auteur illustre fort bien le travail minutieux et titanesque des policiers. Un boulot de vérifications, de recoupements, d’analyses. A l’heure des nouvelles technologies, il faut aussi faire parler la téléphonie mobile, visionner pendant des heures les enregistrements de surveillance et dans le fatras, isoler et exploiter l’information qui fera avancer l’enquête.

J’avais déjà noté dans Jeu de dames la propension de l’auteur à écrire de jolies et longues phrases et à privilégier les introspections de ses personnages. C’est ainsi que le lecteur est en permanence une sorte de confident, qui récolte les états d’âme des deux héros, Audrey et Jérôme. Par moments, le procédé agace car le récit perd en nervosité, s’effiloche et se désunit. Cette chronique se veut résolument constructive et je pense sincèrement que faire plus court et muscler les dialogues serait une piste pour éviter cet écueil.

L’auteur a le talent pour ce faire, il suffit de lire le prologue, enlevé et magistral. Surtout, l’auteur a eu cette capacité de me faire partager, le temps d’un livre, sa passion pour les trains et de me faire croire que j’y comprenais quelque chose et ça, c’est très fort. Je ne retiendrai pas grand-chose mais quand je prendrai le train, j’aurai de la curiosité, beaucoup.

Je remercie Sylvie Marquez, Armelle Lassoureille Chatel ainsi qu’Hugo Lassalle pour leur confiance.

Du Noir au Sud est une collection de polars des éditions Cairn. Allez donc faire un tour sur le site, vous y trouverez un grand choix à des prix vraiment imbattables : https://www.editions-cairn.fr/12-du-noir-au-sud-polar-cairn

 

Erreurs d’aiguillage (juin 2018)

Philippe Beutin

Éditions Cairn

Collection Du Noir au Sud

Publié dans polars français

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