La dernière couverture – Matthieu Dixon – Éditions Jigal (mai 2018)

Publié le par Jean Dewilde

La dernière couverture – Matthieu Dixon – Éditions Jigal (mai 2018)

Voilà un polar qui m’a captivé et que j’ai dévoré. Captivant car il sort résolument des sentiers battus et nous plonge dans l’univers des services secrets. Pour prévenir toute désertion précoce, je précise d’emblée qu’il ne s’agit pas d’un roman d’espionnage. Vous n’y comprenez déjà plus rien ? Ce n’est pas grave, je vous donne à lire le pitch, la sacro-sainte quatrième de couverture :

Voir une de ses photos en première page d’un magazine, affichée sur tous les kiosques, pour Raphaël, jeune reporter, c’est le graal. Mais en travaillant avec Bernard, célèbre photographe devenu son mentor, il comprend très vite que les choses ne sont jamais aussi simples et que les apparences sont parfois trompeuses. En enquêtant sur la mort de celui-ci, tragiquement disparu dans le crash de son hélicoptère, Raphaël va se retrouver seul, en première ligne, à devoir jongler entre rumeurs, paranoïa, business, corruption, hommes de l’ombre et affaires d’État. Seul aussi à devoir slalomer entre intégrité et vérité…

Pour bien comprendre ce qu’il se passe, il convient de préciser l’âge de Raphaël Pierantoni. Il n’a que vingt-huit ans. Son mentor, Bernard Ledrian, en a quarante de plus, soixante-huit. Ils se sont connus à l’armée ; seul Bernard y a fait carrière avec le grade de colonel. Bernard est devenu une institution à lui tout seul, pas un magazine dont il n’a pas fait la couverture. Photographe de presse, il a couvert les conflits un peu partout sur la planète Terre. Cela fait quatre ans qu’il s’est pris d’affection pour Raphaël et il lui a appris tout sur le métier. Sa disparition brutale dans le crash de son hélicoptère est un coup très dur pour Raphaël, amputé soudainement d’un ami et d’un guide.

Raphaël est en couple avec Eva et bientôt père. D’Eva, le lecteur ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’elle est magistrate et ne souffre aucune forme d’injustice. C’est une grosse pierre d’achoppement entre eux, une source de conflits récurrente. Raphaël sait par son job que toute vérité n’est pas nécessairement bonne à montrer et qu’il est parfois et même souvent préférable de mettre ses petites et grandes frustrations entre parenthèses. Les clichés d’un photographe de presse intéressent toujours deux camps : celui qui souhaite les publier et celui qui refuse de les voir publiés. Quand, comme Raphaël, vous traquez les gros poissons, industriels, hommes d’affaire, banquiers et politiques, il convient de développer des réflexes et des stratégies qui peuvent assurer votre survie, au sens littéral du terme.

Raphaël, sans en avoir la preuve irréfutable, est totalement persuadé du sabotage de l’hélico de Bernard. Un pompier présent sur les lieux du drame lui a confié qu’il n’avait jamais vu un tel embrasement de toute sa carrière. Dans tous les cas, les événements tendent à lui donner raison ; beaucoup de monde s’intéresse soudainement à lui pensant qu’il détient une photo que Bernard a prise et qu’il lui aurait confiée.

Suspicion, intimidation, menaces à peine voilées, tel devient le quotidien du jeune photographe. Car cette photo, non seulement il ne l’a pas mais il ne sait même pas de quel cliché il peut s’agir. Le temps presse d’autant que la patience dans certains milieux n’est pas élevée au rang de vertu.

L’auteur tisse sa toile avec maîtrise et habileté. Si le personnage de Raphaël est jeune, c’est parce qu’il faut quelqu’un capable de s’étonner, de s’émouvoir avec l’envie chevillée au corps d’investiguer et de chercher à tout prix les responsables de la mort de Bernard. Raphaël incarne à merveille ce mélange d’idéal teinté encore d’un peu de naïveté. Au contact de Bernard, il a appris très vite et fait déjà preuve d’une grande lucidité et de la méfiance indispensable et salvatrice. Mais il a en lui cet élan, cette générosité et cette spontanéité qui peuvent renverser des montagnes. A quel prix ?

Il est question dans ce thriller de la DGSE, de la DGSI, du MI16, le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni. De grandes nébuleuses dont aucun d’entre nous bien sûr ne peut imaginer les missions réelles. Un monde à part. Selon Wikipédia, la devise de la DGSE serait « Partout où nécessité fait loi », qui exprime l'impératif de la raison d'État. Cette devise résume parfaitement ce que nous raconte Matthieu Dixon. Au nom de la raison d’État, tout, absolument tout, peut être cautionné, justifié et gardé secret. Marchandages, corruption, chantage, trafic d’influence, élimination. La raison d’État, c’est le dessous des cartes, la partie immergée de l’iceberg. La raison d’État, c’est le pragmatisme, le cynisme. Comme le dit un personnage vers la fin du livre : « L’intérêt de la France, c’est de sécuriser ses approvisionnements énergétiques pour que les Français puissent continuer à vivre en paix. La guerre, on la fait là-bas, pour ne pas avoir à la faire ici. » Tout est dit dans cette phrase.

La réussite du roman doit beaucoup au fait que l’auteur garde la visée sur son personnage central, Raphaël. Dans sa quête de vérité sur le krach de l’hélicoptère de son ami, il prend petit à petit conscience jusqu’à l’écœurement qu’il n’est qu’un outil, une marionnette. Sa vie ou sa mort n’est qu’un point de détail, anecdotique, insignifiant.

Puisqu’il est question de journalisme dans La dernière couverture, l’auteur nous remet en mémoire quelques stars de la profession et quelques affaires qui ont défrayé la chronique, notamment l’affaire Pierre Bérégovoy, dont le suicide en 1993 le long du canal de la Nièvre a fait couler beaucoup d’encre et suscité de vives polémiques.

La dernière couverture est un récit sous haute tension qui n’offre aucun répit, ni au lecteur ni au héros. L’auteur n’en fait ni trop ni trop peu, il laisse son lecteur pantelant, en proie à la révolte ou à la résignation.

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Jean dewilde 28/07/2018 15:25

Mon ami Vincent,
Je ne suis pas étonné que le sujet t'ait intéressé. Tu es peut-être mieux à même que moi de dire qu'il est bien traité. Mais je le pense aussi et ça donne froid dans le dos, toutes ces nébuleuses qui ont leurs propres règles. Le commun des mortels que nous sommes ignore tout de ce monde qui s'agite dans l'ombre. Est-ce un bien, est-ce un mal? Bises.

Vincent GARCIA 22/07/2018 08:18

Bonjour mon cher Jean,

J'ai moi aussi bien aimé ce bouquin que j'ai trouvé très réaliste et particulièrement bien ficelé en ce qui concerne les différentes agences de renseignement mises en cause.
La bise l'ami...