Ravages - Anne Rambach - Éditions Rivages/Noir

Publié le par Jean Dewilde

Anne Rambach s’empare d’une thématique terrifiante, celle de l’amiante et des maladies qui y sont liées. Tout le monde connaît la silicose, la maladie liée à l’exploitation du charbon. On connaît sans doute (un peu) moins l’asbestose ou amiantose (Canada) qui provoque des lésions pulmonaires permanentes en plus de symptômes respiratoires chroniques tels la toux, l’étouffement.

L'une des caractéristiques particulières de l'asbestose est la longue période de latence entre l'exposition à l'amiante et l'apparition de l'affection qui en résulte. Par exemple, 1 année d'exposition au cours de la jeunesse peut provoquer des symptômes qui n'apparaîtront que 30 ans plus tard.

L'asbestose est une maladie irréversible qui continue à évoluer, même longtemps après l'arrêt d'exposition aux fibres d'amiante.
De plus il n'existe pas de traitement susceptible de faire régresser le processus fibrosant.

Alors, oui, l’amiante est interdit en France depuis 1997 mais en a-t-on fini pour autant avec cette saloperie ? La réponse est non. Non seulement 35.000 personnes sont mortes, en France, d'une maladie de l'amiante, entre 1965 et 1995, mais entre 50.000 et 100.000 décès sont encore attendus d'ici 2025. Selon l'Organisation Internationale du Travail, 100.000 personnes meurent chaque année, dans le monde, du fait de l'amiante.

L’être humain est un génie en matière de cynisme. Vous imaginez sans peine que les industriels et tous ceux à qui profitaient financièrement l’exploitation de l’amiante ont tablé sur cet intervalle très long entre l’exposition à l’amiante et l’apparition des symptômes pour poursuivre son exploitation le plus longtemps possible.

Dans ce thriller réellement effrayant, l’auteure met en scène un duo de journalistes féminin. Un matin, Diane Harpmann reçoit un appel de sa collègue du Parisien Elsa Délos : son ami, Dominique André, journaliste d’investigation réputé, semble s’être suicidé. La lettre qu’il a laissée semble confirmer la thèse du suicide. Seulement voilà, Elsa connaissait fort bien le journaliste, un homme qui a bâti sa carrière en se saisissant de reportages chocs et de sujets brûlants. Pas le genre à tirer sa révérence de cette façon, pas le genre d’homme à baisser les bras. Pour Elsa, ce suicide est un meurtre maquillé. Lorsqu’elles apprennent auprès de l’éditeur du journaliste que celui-ci enquêtait sur l’amiante, elles vont remonter la piste du journaliste, ses contacts, les lieux sur lesquels il s’est rendu, les personnes qu’il a rencontrées et interrogées. En reprenant en quelque sorte l’enquête abandonnée par Dominique André, elles ne se sont jamais imaginé qu’elles pourraient faire l’objet d’intimidations et de menaces.

C’est ma première rencontre avec Anne Rambach et son héroïne, Diane Harpmann, qu’elle a déjà mise en scène dans deux autres polars, Bombyx (2007) et Parfum d’enfer (2008). Mi-bretonne, mi-juive, Diane habite dans le quartier chinois de Paris. Journaliste pigiste, elle habite seule, des amants de passage mais la seule compagnie permanente qu’elle accepte est celle d’Arthur, une pieuvre. Il y a Abdel, son ami gay, qu’elle voit fréquemment. Hantée par un drame personnel survenu deux ans plus tôt, elle pratique assidûment l’aïkido ; elle s’inquiète aussi pour ses parents, cordonniers depuis leur plus jeune âge qui tiennent une boutique Impasse de la Baleine dans le onzième.

Ravages a été publié en 2013. La bonne nouvelle est qu’il est disponible en poche, la mauvaise réside dans le fait que l’amiante continue à tuer encore et encore. Ce que montre et développe l’auteure de manière absolument remarquable et imparable, c’est cette véritable machine de guerre pro-amiante constituée par les lobbies mais pas seulement. Les politiques, les médecins, les scientifiques et autres experts ont aussi joué un rôle décisif dans ce qu’on peut appeler sans excès une tuerie de masse en pleine conscience au service d’intérêts financiers.  

L’amiante n’a pas fait le bonheur que des industriels français. Il a prospéré dans toute l’Europe, au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis. Et son avenir semble radieux pour deux raisons comme l’explique Anne Rambach dans ses notes de fin de livre. La première est qu’après avoir amianté l’Europe, l’industrie attaque la Chine, l’Inde et l’Afrique. Le Canada, surtout le Québec, est à la pointe du lobbying pro-amiante. http://danactu-resistance.over-blog.com/article-quebec-et-canada-exportateurs-d-amiante-et-de-cancers-85927762.html

La seconde et je la cite : « En France, il reste des millions de tonnes d’amiante à récupérer et confiner. Au moment même où j’écrivais les deux dernières pages de ce livre, un ouvrier du bâtiment sans-papier a expliqué devant moi comment il avait participé au désamiantage d’une tour parisienne sans aucune protection. Si je puis exprimer mon opinion, je dirais que ses employeurs sont des assassins. »

J’ai bien conscience de vous avoir davantage parlé du sujet du livre que de l’intrigue. Il est vrai que la thématique m’a tout à la fois choqué, captivé et scandalisé. L’auteure aurait peut-être aimé que l’on parle de son roman en ces termes, je n’en sais rien. Je tenterai de lui poser la question.

Puisqu’il est question de journalisme d’investigation, il y a à la page 66 ce constat formulé par le journaliste assassiné qui dénonce l’impuissance grandissante des journalistes à faire leur travail. La presse quotidienne écrite est moribonde, et de plus en plus, les médias servent de « passe-plat », se contentant de transmettre les dépêches ou l’information officielle fournie par les institutions, le gouvernement, les entreprises, autant de sources qui ont leurs intérêts à défendre et donc leur manière de présenter les faits… »

L’intrigue est menée à un rythme d’enfer par ce duo de femmes, complété par une troisième, la juge Janine Wadrawane. Des femmes de tempérament et de conviction, décidées à aller jusqu’au bout.

Ravages met le doigt sur toutes ces entités et ces sphères d’influence qui gravitent autour du pouvoir et met en lumière le poids qu’elles exercent dans le processus des décisions au plus haut niveau. Ce ne sont pas les exemples qui manquent. Je vous l'ai dit, c'est effarant!

 

Ravages

Anne Rambach

Rivages (12 novembre 2014)

Collection Rivages/Noir

Poche : 429 pages

Publié dans Le noir français

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V
Mon ami Jean,<br /> Ce n'est pas une lecture bien optimiste que tu nous proposes là. Malheureusement, ce scandale de l'amiante étouffé par les lobbies industriel, n'est qu'un des nombreux exemples démontrant que notre société va très mal, et que notre civilisation s'approche, lentement mais sûrement, de sa fin.<br /> La bise.
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J
Dis donc, Vincent, tu es encore bien plus pessimiste que moi. Ceci dit, je suis d'accord avec toi. A cet égard, Ravages est un livre important car il nous ouvre les yeux (les nôtres étant déjà ouverts) sur le cynisme et les manipulations dont nous sommes victimes. Il nous montre aussi avec brio et de manière implacable comment l'information que l'on nous donne est préparée, prémâchée, édulcorée quand elle n'est tout simplement pas absente. Ce qui vaut pour l'amiante l'est aussi pour d'autres scandales tels le Dieselgate. Il y a une quinzaine d'années, les constructeurs et les lobbies ont vanté les moteurs diesel à tel point que les gens se sont mis à acheter des voitures diesel à tour de bras, moi le premier. Aujourd'hui, on les condamne au profit des moteurs à essence. Qu'y-a-t'il derrière? Fin de notre civilisation, sans doute, la lutte étant par trop inégale. La bise.