Mitragyna – Alain Siméon et Sandrine Zorn (Éditions Lajouanie 2018)

Publié le par Jean Dewilde

 

Roman écrit à quatre mains, Mitragyna a tout pour séduire. Une intrigue efficace et de formidables personnages. Ceux-ci sont la véritable force de cette fiction qui soulève aussi magistralement une question très actuelle : celle du pillage systématique des ressources naturelles du continent africain par les multinationales. Dans Mitragyna, le cynisme est encore revu à la hausse. Mais j’y reviendrai.

Camille, jeune professeur de sciences, débarque dans la capitale pour trois jours. Un minitrip qu’elle espère intense à tous points de vue. Elle aime sa ville de Troyes mais elle a vécu à Paris pendant ses études et Paris lui manque. Son séjour tourne court ou prend à tout le moins une tournure qu’elle n’a pas planifiée. Agressée dans les toilettes du musée d’Orsay à l’heure de fermeture, elle reprend connaissance avec un solide hématome à la tête. Son sac à main a disparu. En allant déposer plainte le lendemain dans un commissariat du 7ème arrondissement, elle aperçoit par hasard sur l’écran d’un PC la photo du cadavre d’un SDF. A son bras, son sac à main. Camille est bouleversée car elle connaît l’identité de ce cadavre. Mais elle ne dit rien et s’en va au plus vite.

L’enquête sur le meurtre du SDF – car  c’est bien d’un meurtre qu’il s’agit – est confiée au duo formé par le capitaine Silas Kravinsky et le lieutenant Jean-Philippe Bailly, respectivement 37 et 27 ans. A leurs propos, leurs collègues ne savaient pas dire lequel des deux était le plus détestable, brute, cynique…Bon an, mal an, leur duo était progressivement devenu une évidence qui arrangeait tout le monde : la mauvaise humeur de l’un trouvait un écrin accueillant dans l’insociabilité de l’autre.

Pendant que les deux limiers peinent à coller une identité sur le corps du SDF, Camille prend contact avec sœur, Sophie, de dix ans sa cadette, rédactrice au service justice du Monde. Dans le contexte pourri de son périple parisien, Camille a besoin de sa sœur et de leur complicité de toujours. Camille sait que la police ne mettra que peu temps pour établir le lien entre elle et le cadavre. Et du temps, elle en a besoin pour comprendre ce qu’il se passe. C’est tout son passé qui ressurgit d’un bloc, un passé qui a tué ses rêves et anéanti ses projets. Par un jeu de circonstances aussi subtil que cruel et la volonté quasi-posthume d’un individu, Camille se voit contrainte de renouer avec l’époque bénie où elle était une chercheuse de renom en biotechnologie.

L’enquête qu’elle va mener avec sa sœur l’obligera à retourner au Sénégal, à Dakar.

Les auteurs, puisqu’ils sont deux, nous ont concocté un polar diablement intéressant et tonique. Intéressant car le lecteur apprend pas mal de choses dans un domaine où les incursions du polar et roman noir sont rares et souvent malhabiles voire pesantes. Tonique, car la résolution du meurtre, polar oblige, reste la priorité. Tonique encore, parce qu’avec des personnages comme Camille et Silas Kravinsky, le lecteur est sûr de ne pas s’embêter et d’assister à quelques passes d’arme mémorables.

La thématique abordée est on ne peut plus d’actualité. Chacun a entendu parler de ces géants des biotechnologies agricoles. Le glyphosate, ça doit vous parler, non ? Ces multinationales toute puissantes drainent dans leurs sillages des lobbies influents, menaçants, incontournables ; les enjeux financiers sont énormes et soyons clairs, la santé des utilisateurs et des consommateurs n’est pas la priorité.

Dans Mitragyna, il est question d’une firme allemande, Bionext, qui aurait mis au point un nouveau médicament visant à lutter contre le paludisme. Le Paludox. Il faut savoir que tout médicament, avant d’entrer dans le circuit de la distribution, doit préalablement obtenir une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché). Cette AMM, les dirigeants de Bionext l’ont obtenue et c’est au Sénégal que le Paludox fait ses grands débuts.

A l’origine du Paludox, un arbuste d’Afrique de l’Ouest, Mitragyna inermis. Lors de ses séjours à Dakar en 1994 et 1995, Camille a appris à connaître  les multiples et extraordinaires  propriétés de cet arbuste. Au contact des tradipraticiens, elle avait mis au point des techniques d’extraction des principes actifs de cette espèce végétale, tout à la fois antidiabétique, antipaludéen, anesthésique, cicatrisante.  Camille ne comprend pas pourquoi les enfants commencent de mourir un peu partout au Sénégal, après avoir été soignés au Paludox.

Mais le temps presse et Camille n’en a pas beaucoup pour démontrer la toxicité du médicament désormais distribué à grande échelle. Et vous l’aurez compris, ils sont nombreux à vouloir l’empêcher de démontrer à la face du monde que le Paludox tue les enfants africains.

Je vous l’ai dit plus haut, Camille Jeanson et Silas Kravinsky ont chacun un caractère bien trempé. Certains diraient un sale caractère. Peut-être, mais bon sang, ils font du bien !

Ce roman est une totale réussite à bien des points de vue. Je n’ai jamais eu l’impression de lire une fiction écrite à quatre mains et il est notoire que c’est un exercice particulièrement compliqué. Le tandem réussit également la gajeure de trouver le juste milieu entre polar et dénonciation d’un scandale sanitaire et humanitaire. Les aspects scientifiques évoqués  sont réellement accessibles et ne plombent jamais la dynamique du récit, au contraire, ils l’enrichissent. Et puis, il y a les personnages, Camille et Silas en tête, indisciplinés, rebelles, obstinés.

Nos deux auteurs semblent avoir astucieusement manœuvré pour laisser la voie ouverte à des retrouvailles entre Camille et Silas Kravinsky. Ce ne serait que du bonheur. En tout cas, je suis partant et preneur.

Ce roman policier mais pas que…selon la formule consacrée s’enorgueillit d’une superbe couverture, marque de fabrique des Éditions Lajouanie et derrière laquelle on retrouve Caroline Lainé. Un bel écrin pour un livre passionnant.

 

Mitragyna

Alain Siméon et Sandrine Zorn

Éditions Lajouanie (2018)

Publié dans polars français

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