Stavros – Sophia Mavroudis (Éditions Jigal - septembre 2018)

Publié le par Jean Dewilde

Stavros – Sophia Mavroudis (Éditions Jigal - septembre 2018)

Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant que ce premier roman car oui, c’est un premier roman, fera grand bruit et une entrée fracassante dans le monde du polar mais pas seulement. Car si Sophia Mavroudis a composé en la personne du commissaire Stavros, Stavros Nikopolidis de son nom complet, un personnage truculent et ingérable, le roman nous parle aussi de l’état lamentable de la Grèce et de l’écrasante responsabilité de l’Union européenne.

Dans la vraie vie, comme me l’a confié Jimmy Gallier, Sophia Mavroudis est experte en géopolitique internationale. Autant vous dire qu’elle connaît son sujet. Stavros est à la fois une fiction délectable et une analyse au scalpel de l’État grec. La quatrième de couverture que j’ai raccourcie nous propose :

Athènes, à l’aube… Un morceau de la frise du Parthénon a disparu et le cadavre d’un archéologue gît au pied de l’Acropole. Le passé du commissaire Stavros Nikopolidis vient de ressurgir violemment ! En effet, quelques années auparavant, sa femme Elena – alors responsable des fouilles archéologiques – disparaissait mystérieusement au même endroit. Depuis, Stavros n’est plus que l’ombre de lui-même… Mais aujourd’hui les signes sont là. Rodolphe, le probable meurtrier, son ennemi de toujours, est revenu… Stavros, véritable électron libre, n’a plus que la vengeance en tête !

Le tour de force de l’auteure est de donner au lecteur le sentiment qu’il y a déjà eu un roman avant celui-ci. Tous les personnages ont un vécu, des liens entre eux. Deux bouquins en un. Deux livres, celui que vous tenez entre les mains et celui qu’elle n’a jamais écrit mais dont elle s’inspire très largement. C’est réellement très impressionnant.

Stavros, qui donne son nom au livre, est un personnage imposant, entier  excessif, impulsif. Il a la cinquantaine bien tassée, mesure un mètre quatre-vingt-sept, le visage carré et hâlé et une épaisse chevelure brune, légèrement poivre et sel. De grands yeux noirs. Il fume trop, mange trop et boit trop. Mais par pitié, ne l’empêchez ni de manger, ni de boire et encore moins de fumer, vous en feriez un fauve en manque ! Stavros est un homme aux innombrables fêlures ; il ne s’est jamais remis de la disparition dix ans plus tôt de sa femme Elena. Il avait cru dur comme fer trouver en elle cette stabilité qui lui manquait cruellement.

Stavros évoque souvent son père, qu’il a vu sortir des geôles de la dictature des Colonels, anéanti, brisé physiquement et mentalement, une immense souffrance au quotidien, pour lui-même et ses proches :

« Toute son enfance, Stavros a scruté le visage de son père, traqué la moindre lueur dans ses yeux éteints. A l’affût d’un moment où le vieil homme n’aurait pas noyé sa peine et son handicap dans l’alcool, où le silence se serait transformé en mots d’amour. Des heures à mesurer son impuissance, à se sentir inutile, à jauger l’absurdité de certains choix humains Des journées entières à écouter son père hurler… »

Imaginez en plus qu’il a la charge d’élever son fils, Yannis, qui n’est encore qu’un enfant. Pas simple, vous en conviendrez. D’autant qu’avec le retour au premier plan de Rodolphe, il devra aussi le protéger. Car Rodolphe incarne le mal absolu ; un homme foncièrement mauvais qui ne trouve son bonheur que dans la souffrance des autres. Stavros le hait du plus profond de son âme et ne jure que par la mort du meurtrier supposé de sa femme.

Exister à côté de Stavros n’est pas tâche aisée. En créant un personnage aussi envahissant et charismatique, Sophia Mavroudis n’a pas choisi la voie facile. Pour lui donner le change et lui rabattre (parfois) le caquet, l’auteure a composé des personnages dont les domaines de compétence sont à l’extrême opposé de ceux de Stavros.

Ainsi, Dora Stamboulidis, 35 ans, un mètre quatre-vingts, brune aux cheveux courts, ceinture noire de krav-maga. Dire qu’elle est la garde du corps de Stavros est exact. Mais ce qui force le respect absolu de Stavros pour Dora, c’est sa maîtrise du tavli (jeu national grec) à un tel niveau qu’elle réussit parfois à le battre. Eugène, le hacker, un virtuose et Nikos l’Albanais, capable de se fondre dans n’importe quel décor. Matoula, tenancière du bar où Stavros a ses habitudes et Dimitri, tavernier dont Stavros tient la cuisine en haute estime, complètent ce quintet d’amis inconditionnel.

Dans toute police, il y a une hiérarchie et le supérieur de Stavros se nomme Anastasios Livanos. Tout les sépare, absolument tout. L’eau et le feu. Stavros allume les incendies à répétition, Livanos les éteint au fur et à mesure. Ça sent la poudre en permanence. Dora, Eugène et Nico comptent les points et empêchent parfois Stavros de commettre l’irréparable. Un sacré tempérament ! Ingérable, je vous l’ai dit.

Stavros cultive aussi une fâcheuse tendance à l’autodestruction. Il lui arrive de se mettre vraiment en danger, de foncer seul, tête baissée au mépris des règles élémentaires de sécurité. Heureusement, ses amis veillent. Ils veillent car ils savent ; ils savent que Stavros a failli sombrer dans la folie dix ans plus tôt.

Le lecteur ne peut qu’adopter et aimer Stavros. Un érudit, un philosophe, un amoureux de son pays. Bougon, enragé, il incarne aussi cette douceur méridionale et hellénique, cet art d’arrêter le temps pour savourer un plat, jouer au tavli ou simplement discuter. Le lecteur, je pense, l’aime aussi car Stavros n’oublie jamais d’où il vient, il se souvient de ses origines, il cultive la mémoire de ses pères. Stavros, c’est l’incarnation de la Grèce antique et de la Grèce d’aujourd’hui. Fidèle à ses amis, fidèle à ses valeurs.

L’auteure  a eu cette idée géniale de lui opposer un supérieur qui est tout son contraire. Ils n’ont pas les mêmes origines, sociales et géographiques, n’ont pas les mêmes lectures mais connaissent tous deux leurs classiques. Anastasios Livanos ne tiendrait pas un round sur un ring face à Stavros. En revanche, il n’est guère impressionné par les saillies et les coups de sang de Stavros. Cela nous donne des dialogues savoureux et de merveilleuses engueulades. En filigrane, le lecteur pourrait même soupçonner une once de respect mutuel.

Le livre n’oublie pas de nous ouvrir les yeux sur le pillage systématique des œuvres d’art grecques. Vous savez, vous, où sont passées les frises du Parthénon ?

Je n’ai pas de baguette magique mais il est impossible que Stavros ne nous revienne pas dans une nouvelle enquête. Il me manque déjà !

 

Stavros

Sophia Mavroudis

Éditions Jigal (septembre 2018)

Publié dans polars français

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Commenter cet article

Jean dewilde 12/11/2018 17:00

Mon ami Vincent,

Tu constateras que je suis prompt à te répondre. Effectivement, ce premier roman est plein de découvertes. J'ai trouvé dans la plume de l'auteure un regard sur la Grèce fort différent des clichés qu'on nous lance à la tête. Une fois de plus, l'Europe n'est pas à la hauteur. Et la corruption n'épargne pas la classe politique grecque non plus. Des conflits et non des moindres sont nés de cet abandon. Amitiés.

Vincent GARCIA 27/10/2018 13:59

Mon ami Jean,
Content de voir que toi aussi tu as apprécié ce premier roman de Sophia Mavroudis. Et pour réponde à ta question de savoir où se trouvent les frises du Parthénon, je te suggère de demander à Lord Elgin, mais je doute qu'il soit très bavard. La bise, l'ami. ;)