Les pêcheurs de sable – Serge Nicolo (Éditions Cairn – Octobre 2018)

Publié le par Jean Dewilde

 

J’aime les bonnes histoires. J’aime encore mieux les bonnes histoires quand elles s’enrichissent d’une thématique que je ne connais pas ou mal. Et j’aime les premiers romans, ce qui est le cas de Les pêcheurs de sable.

Je ne vais pas faire durer le suspense, ce premier essai littéraire, Serge Nicolo l’a remarquablement  transformé.  Le héros est dans le titre, c’est le sable dont il est écrit sur la quatrième de couverture qu’il est la matière première la plus consommée après l’eau. Son exploitation ou plutôt sa surexploitation attise les convoitises et on se bat et on tue pour lui.

Une bonne histoire commence par un bon début et dès la première scène du livre, le lecteur est scotché. Un homme dans une combinaison de néoprène, assommé et ligoté mais vivant est précipité d’un hélicoptère dans les flots au large des côtes marocaines. L’objectif étant de faire croire à un accident de surf dans l’hypothèse où les vagues charrieraient le corps jusqu’à la plage. Cet homme s’appelle Hakim.

Les bureaux de la société A.G. Investigations se situent sur le Canal du Midi à Toulouse. Il s’agit précisément d’une péniche transformée en bureaux. Une agence de détectives privés dont le responsable s’appelle Antoine Mesabki. Ses deux partenaires sont Philippe Montaubric, une espèce de géant, un mètre quatre-vingt-six pour cent vingt kilos, au carnet d’adresse impressionnant et Elena, casque bleu à Mogadiscio en 1992, vice-championne d’Italie de biathlon passée par les commandos de l’armée de terre, rompue aux sports de combat.

C’est d’abord la mère d’Hakim qui vient solliciter l’aide d’Antoine Mesabki. Elle s’appelle Hafida Sayegh et vient demander à Antoine d’enquêter sur l’assassinat de son fils. Proche de la cinquantaine, sa beauté et sa tristesse émeuvent et troublent Antoine. Pour autant, il ne peut s’engager, il n’a aucun élément qui atteste d’un homicide et n’a pas les autorisations pour enquêter au Maroc. Un peu plus tard, c’est une autre très jolie femme qui franchit la passerelle. Elle s’appelle Marion Noguera, elle est la belle-fille d’Hafida Sayegh et la demi-sœur aînée d’Hakim. En affirmant qu’Hakim, son demi-frère, avait horreur de l’eau et savait à peine nager, elle balaie les dernières hésitations d’Antoine qui accepte l’enquête.

Serge Nicolo a construit une intrigue impeccable. Impeccable  parce qu’il ne lui faut qu’à peine plus de deux cents pages pour dénoncer et raconter avec une immense clarté les enjeux politiques, économiques  et écologiques qui se cachent derrière l’exploitation du sable et bien évidemment, les scandales qui en découlent. Il le fait en racontant une histoire qui prend ses racines dans le combat d’un militant écologiste, Hakim, qui a sans doute payé le prix fort en voulant tout faire tout seul.

L’auteur a su composer des personnages denses et attachants. C’est le cas d’Elena et de Philippe Montaubric, ses deux partenaires mais aussi des deux plaignantes, Hafida Sayegh, la mère, et Marion Noguera, la belle-fille. Sans oublier le voisin d’Antoine, un vieil homme ; entre eux, il y a de l’estime, de l’amitié et une complicité certaine.

Le lecteur peut déjà, je pense, se réjouir de retrouver nos trois enquêteurs dans un prochain opus. En effet, d’Antoine, on ne sait vraiment pas grand-chose mais l’auteur jalonne le récit d’indices à propos de son passé. Ainsi, lors d’une conversation avec son vieil homme de voisin, le lecteur apprend qu’Antoine est un jeune quadragénaire, qu’il a une fille de 19 ans qui fait un petit tour du monde et qu’il a aussi un fils dont il est sans nouvelles depuis que sa compagne a rompu les amarres. Évoqué aussi le lien particulier qu’Antoine entretient avec le Burkina Faso au détour d’une phrase : … « Il espérait aussi que ces changements politiques permettraient de lever le voile sur les événements passés. Peut-être qu’un jour il connaîtrait la vérité sur ce qui était arrivé à ses amis, il y a vingt ans… »

Comme nous le dit l’auteur dans ses sources à fin du livre, l’idée de ce roman vient d’un documentaire de Denis Delestrac, diffusé en 2013 sur ARTE, intitulé Le sable, enquête sur une disparition. Il a lu un nombre impressionnant d’articles sur le sujet, ils sont également listés. On peut s’étonner qu’un sujet aussi abondamment traité soit aussi peu connu. L’auteur cite André Gide : Tout a été dit mais comme personne n’écoute, il faut recommencer.

Serge Nicolo a fait preuve d’intelligence en intercalant entre les chapitres des données chiffrées, des constats ou enjeux relatifs à l’exploitation du sable. C’est génial parce que le lecteur a le choix. Il lit l’intrigue sans s’encombrer l’esprit et il y revient ensuite, il lit l’intrigue et rien que l’intrigue et il en aura quand même appris un peu plus sur le sujet. La dernière option, celle que j’ai choisie ou plutôt qui s’est imposée à moi, est de tout lire dans un seul élan. Ce n’est jamais pesant, au contraire, le lecteur mesure mieux les agissements criminels des protagonistes puisqu’il peut les « comprendre » à la mesure des enjeux engagés.

Notre civilisation est « à l’âge du sable ». Ce matériau est présent dans la composition du béton, bien sûr, mais aussi du verre, des cosmétiques, de la peinture, des panneaux photovoltaïques, ou encore dans les composants électroniques d’ordinateurs et de téléphones, dans l’asphalte, les lessives, le papier…

Par exemple, lorsqu’on prend un avion, il y a du sable dans la composition du tarmac mais aussi dans les pneus de l’appareil, le fuselage, les vitres, les ordinateurs de bord.

Et les besoins ne cessent de croître du fait de l’augmentation des populations urbaines, notamment en Afrique et en Asie.

L’Inde a multiplié sa consommation par trois depuis l’an 2000, et la Chine en aurait consommé en quatre ans autant que les États-Unis durant tout le vingtième siècle.

En sachant que le sable « éolien » des déserts est abondant mais que son grain, fortement usé et rond, ne s’agrège pas aux matériaux de construction, vous aurez deviné que les littoraux partout dans le monde sont particulièrement mis à mal.

Un premier roman édifiant et particulièrement réussi. Je le conseille chaudement.

 

 

Les pêcheurs de sable

Serge Nicolo

Éditions Cairn (octobre 2018)

Collection Du Noir au Sud

Publié dans polars français

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