Les doutes d’Avraham – Dror Mishani – Éditions du Seuil (Seuil Policiers)

Publié le par Jean Dewilde

 

Que celles et ceux qui n’ont pas encore lu Dror Mishani lèvent le doigt. Purée, vous êtes nombreux !

Le retard n’est pas insurmontable, l’auteur n’a à ce jour publié que trois polars traduits en français. Une disparition inquiétante http://jackisbackagain.over-blog.com/2017/01/une-disparition-inquietante-dror-mishani.html, Prix du meilleur polar des lecteurs de Points 2015, La violence en embuscade et Les doutes d’Avraham.

La quatrième de couverture ne dévoilant rien d’essentiel, je vous en livre une partie.

Une veuve sexagénaire est retrouvée étranglée dans son appartement de Tel-Aviv. Peu après l’heure probable du décès, un voisin a vu un policier descendre l'escalier de l’immeuble.

Avraham, promu chef de la section des homicides, est confronté à sa première enquête de meurtre. Il doute plus que jamais de lui-même, sur le plan personnel autant que professionnel.

Pendant que la police s’active, une jeune mère de famille, Maly, s’inquiète du comportement insolite de son mari : ayant renoncé à trouver un emploi, il la délaisse depuis quelques jours, fréquentant trop assidûment la salle de boxe et refusant de répondre aux questions pressantes qu’elle lui pose.

Précaution oratoire habituelle : cet opus peut se lire indépendamment des deux premiers même s’il est toujours plus intéressant de voir l’évolution des personnages et en particulier celle d’Avraham. A-t-il oui ou non évolué depuis Une disparition inquiétante ? Je ne le pense pas même s’il a été promu chef de la section des homicides. Cet homme est habité par le doute, là où la plupart vont du point A au point B par le trajet le plus court, lui emprunte de préférence toutes les lettres de l’alphabet.

Il en va de même pour sa vie privée. Sa petite amie, Marianka, qu’il a rencontrée à Bruxelles lors d’un échange de bonnes pratiques entre polices belges et israéliennes, pose ses valises pour quelques mois à Tel Aviv. Il l’attend à l’aéroport, caché derrière un pilier. Jusqu’au dernier instant, il doutait de sa venue et même quand il l’a aperçue dans l’immense hall des arrivées, il lui a fallu un moment pour se convaincre que c’était bien elle. Il est comme ça, notre inspecteur-chef.

Avraham est un personnage tout à fait à part dans le monde des enquêteurs de tout poil. Il a la petite quarantaine, n’est pas sportif. Son allure débonnaire et une certaine nonchalance agacent et énervent ses collègues et supérieurs. Les meurtres ne sont pas si nombreux dans ce quartier de Tel Aviv. Quand il s’en produit un, tout doit être mis en œuvre pour qu’il soit élucidé le plus rapidement possible. Un meurtre, ça fait désordre et plonge les sacro-saintes statistiques dans le rouge. Mais le  tempérament et la personnalité d’Avraham s’accommodent mal de la pression hiérarchique.

Quand Avraham arrive sur la scène de crime, il reconnaît immédiatement la victime, Lea Jäguer. Il n’en dit cependant pas un mot car il y a sur place des gens qui ne doivent pas en être informés. Ce qui va provoquer un vent de panique dans les hautes sphères, c’est le témoignage de l’occupant de l’appartement situé au-dessous de celui de la victime. Ce voisin affirme à Avraham avoir entendu des bruits et des cris à l’heure supposée du meurtre et avoir aperçu par l’œilleton de la porte de son appartement un policier en uniforme dévaler les escaliers. Il précise même que ce policier en uniforme a quitté l’immeuble à pied et n’est pas monté dans une voiture de police.

Le commissaire divisionnaire Benny Seban préférerait que l’enquête privilégie le règlement de comptes familial. Et certains éléments peuvent effectivement orienter les enquêteurs vers le fils, Erez Jäguer. Selon ses dires, il n’a plus de contact avec sa mère depuis des mois. Or, le listing des communications de Lea Jäguer renseigne un appel téléphonique d’Erez à sa mère la veille du meurtre. Durée : dix-sept minutes.

L’auteur a choisi de mettre son lecteur juste à côté de Maly, cette mère de famille qui désespère de comprendre le comportement et les absences de son mari. Place privilégiée mais ô combien inconfortable ; l’ambiance est lourde, malsaine, délétère. Le lecteur ne comprend pas grand-chose de ce qui se trame mais il est le premier à deviner qu’un drame inéluctable se prépare à moins qu’il faille remonter quelques années en arrière pour comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui. Toujours est-il que lorsqu’  Avraham s’intéresse à la famille Bengtson, presque par hasard d’ailleurs, le lecteur a quelques encablures d’avance sur les enquêteurs. Pourquoi ? Parce qu’il est plongé depuis les premières pages dans l’intimité du couple et de ses deux petites filles. Il en sait donc plus tout en nageant dans un épais brouillard.

L’absolue réussite de ce roman, je l’attribue à une intrigue époustouflante et à une panoplie de personnages prodigieux qui vivent et souffrent littéralement sous nos yeux. Je ne peux pas tous vous les présenter, je n’évoque que le seul Avraham. Il n’est sans doute pas le policier le plus joyeux et le plus exubérant que j’aie côtoyé mais il a une capacité de réflexion, de déduction et d’empathie qui en font un enquêteur hors pair. Pourtant, il ne fait pas l’unanimité au sein de l’équipe qu’il dirige. Son autorité est mise en cause par l’inspecteur Eyal Sharpstein qui convoitait sa place. Normal, me direz-vous. Sharpstein est un jeune coq impétueux et arrogant, sûr de lui. Mais Benny Seban, son supérieur, le trouve aussi hésitant et avare en résultats. Avraham n’est pas un homme de conflits. Il ne les craint pas, ils l’indiffèrent. Aussi, quand il a trouvé son fil d’Ariane, rien, absolument rien ne peut le lui faire lâcher. Ajoutez à cela la visite de ses beaux-parents qui ne l’aiment pas et qui ont fait le déplacement dans le seul but de convaincre leur fille de repartir avec eux à Bruxelles, vous comprendrez que la sérénité, il doit parfois aller la chercher loin à l’intérieur de lui-même.

Dans tous les commissariats du monde, la résolution d’une enquête pour homicide est l’occasion d’aller boire un pot entre collègues. Pour Avraham, c’est une tragédie. Il se sent responsable de n’avoir pu empêcher le drame et s’il le pouvait, demanderait pardon à la victime et à l’assassin. Car Avraham sait que les équilibres sont fragiles et que les drames naissent d’autres drames tus et enfouis.

 

Les doutes d’Avraham

Dror Mishani

Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Éditions du Seuil (Seuil Policiers, octobre 2016)

Publié dans polar israélien

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