Rafale – Marc Falvo (Éditions Lajouanie, février 2019)

Publié le par Jean Dewilde

 

Rafale est le type de livre par excellence qui vous fera oublier de descendre à votre gare ou station de métro. Rafale se lit d’une traite, d’une goulée car vous ne pourrez pas faire autrement, tout simplement. Même pas besoin de marque-pages.

Gabriel Sacco est un truand de seconde zone. Entendez par là qu’il bosse pour un patron, Garbo, qui lui non plus n’est pas une méga star du grand banditisme. Plutôt un second couteau, un caïd de province. Mais les règles du milieu sont partout les mêmes. Et Gabriel Sacco, notre héros, s’apprête à commettre l’irréparable, les transgresser.

Il n’est pas tout jeune, Gabriel : quarante-quatre ans et des lombaires qui partent en marmelade. Pas l’idéal pour traîner, porter et balancer des  cadavres dans le coffre d’une bagnole et du coffre, les extraire avant de les balancer autre part. Bien entendu, ce n’est pas son lot quotidien, sinon, il pourrait tout aussi bien ouvrir une entreprise de pompes funèbres avec pignon sur rue. Mais voilà, quand on officie comme nervi pour un tiers, on ne choisit pas. Et cette nuit-là, une nuit glaciale de décembre, Gabriel a pour mission de faire peur à un mauvais payeur, un cave de première qui n’honore pas ses dettes de jeu. Un avertissement, rien de plus.

Et en effet, le cave prend peur. Mettez-vous à sa place. Une pelle dans les mains pour creuser sa propre tombe, ça ne booste pas vos zygomatiques. Tout boulot a ses impondérables et dans ce cas, c’est le cœur fragilisé et défaillant du cave qui se fait la malle. Il faut dire que le sol ressemble davantage à du béton qu’à une terre bien meuble et la panique a fait le reste. Gabriel n’y peut pas grand-chose mais ça fait désordre et le boss déteste ça. D’autant que recouvrer les dettes d’un mort est mission impossible.

Ce « pépin » n’est pas de nature à ternir la réputation forgée par Gabriel auprès de son boss. Dix ans qu’ils travaillent ensemble, plus juste de dire dix ans que Gabriel exécute les basses œuvres pour Garbo. Est-ce pour le punir symboliquement que Garbo envoie Gabriel à l’aéroport chercher une relation d’affaires ? Dans l’attente de son client, Gabriel trouve refuge dans une cafétéria. Il regarde distraitement les infos lorsqu’apparaît sur l’écran de télévision un avis de disparition. Il concerne un membre assidu du cercle, le jeune Alex Vitali, fils d’un sénateur influent. Or, Gabriel l’a vu la veille, éméché, entre les tables de jeu en train d’invectiver d’autres clients. Son cerveau turbine à tout rompre et est carrément sur le point d’imploser quand les images qui suivent montrent la petite amie d’Alex, brune, jolie et les yeux remplis de larmes. Cette jeune femme se prénomme Manon, Manon Sacco, sa propre fille. Trois ans qu’il ne l’a plus vue.

Est-ce la vue de sa fille ? Ou celle du jeune homme ? Les deux ? Toujours est-il que la graine du doute voire du soupçon germe dans l’esprit carré et étroit  de Gabriel. Se pourrait-il que son boss ait quelque chose à voir avec la disparition du fils Vitali ? Gabriel ne connaît que le binaire, oui ou non, noir ou blanc, les nuances, il ne sait pas quoi en faire, elles le mettent mal à l’aise, elles l’égarent et le perturbent.

C’est la même chose avec sa maîtresse, Laura. Jamais il n’aurait imaginé que c’est par son mari, Francis Doppler qu’il aurait appris l’accident de voiture de Laura. Ce n’est pas normal. Le mari trompé qui prévient l’amant ? Dans les livres, peut-être et encore, les mauvais.

Gabriel n’a pas d’amis. Dans sa profession, on n’a pas d’amis, seulement des partenaires, des collègues. De toute façon, qui voudrait comme ami Eddy, surnommé Eddy Belle Gueule, en raison de son bec-de-lièvre ? Larbin d’entre les larbins, Eddy aime Schubert et dégueule en voiture quand il ne conduit pas.

Est-ce la proximité d’un nouveau Noël à passer seul, son dos meurtri, l’accident de Laura ou Manon, vue en larmes sur l’écran de télévision ? De minuscules fêlures apparaissent dans la soumission et l’obéissance de Gabriel à son boss. De menues hésitations, d’infimes altérations du comportement qu’il croit habilement dissimuler. Mais Garbo, tout rustre qu’il est, a développé à l’excès ce sixième sens qui le prévient d’une potentielle rébellion.

Gabriel a-t-il des envies de liberté ? Un bien grand mot pour lui mais peut-être a-t-il effectivement envie d’autre chose. Cet autre chose, c’est sa fille, c’est Manon. En bon macho, Gabriel ne pense même pas un instant que Manon pourrait lui claquer la porte au nez en souvenir des merveilleux moments qu’il lui a fait vivre lorsqu’il maltraitait Rachel, la mère de Manon devant celle-ci.

L’auteur parvient dès les premières pages à nous rendre Gabriel sympathique et ce de manière très simple ; il suffit qu’il nous parle des lombaires douloureuses de Gabriel pour qu’il passe du statut de pur salaud à celui de salaud attachant. En le rendant vulnérable, il le met à la portée du lecteur.

Une écriture directe, cinglante et sèche, des répliques qui claquent comme des rafales, Marc Falvo raconte, dans la pure tradition des grands romans noirs américains, l’itinéraire d’un malfrat quadragénaire en plein doute qui aimerait faire un pas de côté. Une très belle réussite.

Quatrième de couverture

Gabriel Sacco. Quarante-quatre étés. Gorille dans un cercle de jeu clandestin. Son quotidien : la sécurité de la boîte et le recouvrement des créances douteuses. En dix ans de métier, Gab s’est beaucoup plus souvent servi de ses poings que de ses neurones, sans que ça ne lui pose trop de questions existentielles... Tout irait donc pour le mieux dans le plus glauque des mondes si un joueur invétéré ne se volatilisait pas après une partie. L’homme de main part aussitôt à sa recherche sans en référer à son boss. Pourquoi ? Mystère. Dieu seul – et lui – le savent...

 

Rafale

Marc Falvo

Éditions Lajouanie (février 2019)

Publié dans polars français

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