Dégradation – Benjamin Myers (Éditions du Seuil 2018)

Publié le par Jean Dewilde

 

Plantez le décor d’un polar dans le nord de l’Angleterre, dans les landes du Yorkshire, les Yorkshire dales. Un paysage qui, s’il exerce un certain attrait sur les randonneurs en belle saison, perd tout charme dès que les jours raccourcissent ; quand l’hiver s’installe, que la lumière se fait rare,  les landes rincées par la pluie et le vent n’attirent plus que les dépressifs et les angoissés. Ce n’est évidemment pas en été que l’auteur a choisi de développer son intrigue, nous sommes en plein hiver, un hiver humide et froid, très froid. Noël frappe aux portes. Et les randonneurs ont déserté les landes depuis longtemps. Le barrage artificiel, énorme retenue d’eau sombre et noire qui surplombe la vallée, ajoute encore au lugubre de l’endroit.

La question est : que peut-il donc bien arriver dans une région où le nombre d’habitants par kilomètre carré frise le zéro ? Tout le monde connaît tout le monde, chacun a un œil sur son voisin ; les récréations sont peu nombreuses et se déroulent le plus souvent au bistrot. Vous avez affaire à des gens qui sont nés ici, des gens durs, teigneux, des gens de peu de mots qui n’ont de toute façon pas grand-chose à dire et encore moins à faire. Et ce qu’ils auraient à dire, ils n’ont à coup sûr aucune envie de le partager avec des étrangers. On ne parle pas de consanguinité, pas encore mais la population vieillit.

Amelie Muncy, quinze ans, est revenue chez ses parents pour fêter Noël. Elle annonce  à sa mère qu’elle va promener Mungo, le chien de la maison. Elle précise qu’elle en a pour une demi-heure, pas plus. Huit heures plus tard, la nuit tombe, et aucune nouvelle de l’adolescente et du chien. Son père, Ray Muncy, la fortune locale, se voit contraint d’appeler la police locale. Trois hommes, armés de bottes, de torches et de gilets fluorescents débarquent. Trois hommes pour battre la lande ? Ils ne semblent ni pressés ni préoccupés par la disparition d’Amelie. Ils boivent leur gnôle à même leurs flasques, rigolent et s’esclaffent.

Pour Ray Muncy et sa femme June, le cauchemar a commencé. June s’enfonce doucement dans la folie alors que son mari cherche un coupable. Et y-a-t’il un meilleur coupable que Steven Rutter, leur plus proche voisin, un colosse abruti qui vit seul depuis la mort de sa mère dans une chaumière décrépite qui tombe en ruine ? Même dans cette Angleterre reculée, on ne peut accuser quelqu’un sans preuve et des preuves de la possible implication de Rutter dans la disparition de Melanie, il n’y en a aucune.

Dans cette bourgade jamais nommée règne une chape de plomb. Le lecteur comprend vite que Ray Muncy, en dépit de son pognon et de ses terres, n’est guère apprécié et plutôt tenu à l’écart. Mais pourquoi ? Quel est le secret qui lie les protagonistes et dont on devine que chacun a intérêt à ce qu’il reste enfoui, bien profondément.  Pour quelle raison ne déclenche-t-on pas les grandes manœuvres pour retrouver une adolescente ?

L’enquête échoit finalement aux enquêteurs de la Chambre froide, un bâtiment anonyme perdu dans une immense zone industrielle et qui abrite le nec plus ultra des méthodes d’investigation. Les policiers qui bossent à la Chambre froide enquêtent sur les affaires qui moisissent, les fameux cold cases, les disparitions soudaines d’enfants. Ce sont tous des enquêteurs hors pair dans leur domaine d’activité. Des retourneurs de pierres, des déterreurs de secrets, des amputés émotionnels. Des obsessionnels. Ceux qui ratent tout dans la vie sauf leur boulot d’enquêteur.

C’est un certain James Brindle qui est dépêché dans les dales pour retrouver l’adolescente disparue. Un homme avec une tache de vin sur le visage ; un névrosé, imbus de sa personne, méprisant, mal dans sa peau. Superstitieux. En témoignent ces quelques lignes : Il se dirige vers sa chambre et s’arrête sur le seuil. Balaie du regard la pièce puis éteint la lumière la rallume et l’éteint à nouveau. Huit fois de suite. Un nombre pair. Il faut que ce soit pair. Pair, c’est carré c’est divisible c’est tout en angles et en lignes droites. Dans la cuisine il vérifie que le bouton de la gazinière est éteint. Il l’est. Il le rallume et le ré-éteint pour en être bien certain. Répète la manœuvre huit fois. Huit c’est un nombre pair. Un nombre pair c’est carré c’est bien.

La presse locale va également couvrir l’événement par l’entremise de Roddy Mace, journaliste  au Valley Mercury. Ancienne star du journalisme dans la capitale anglaise, Mace s’est réfugié dans ce bled perdu et oublié pour retrouver un semblant de santé psychique. En dix-huit mois, le travail et la faune de Soho ont fait de lui une loque. Il espère aussi pouvoir renouer avec l’écriture de son roman.

La rencontre entre le policier et le journaliste est explosive. Il s’agit davantage d’un affrontement. Brindle est taiseux, méfiant, taciturne, il doit avoir le contrôle sur toute chose, c’est presque une question de survie ; Mace, en bon ou mauvais journaliste, c’est selon, sait comment obtenir des infos et surtout il connaît tout le monde dans le coin. Ils ne pourront pas faire l’un sans l’autre, pour le meilleur et pour le pire.

Benjamin Myers ne nous raconte rien de nouveau mais la façon dont il nous raconte cette histoire l’est. J’ai lu ça et là que sa narration fait penser de près ou de loin à celle de l’immense David Peace et la comparaison est pertinente. L’exemple le plus frappant est l’absence de virgules, parfois aussi de verbes. Là où Peace m’a souvent mis en difficulté, Myers m’a embarqué avec aisance. Quelques pages ont largement suffi pour que je me sente comme un poisson dans l’eau.

Le suspense n’est pas le moteur du roman puisque le lecteur sait depuis le tout début pratiquement quel est le meurtrier d’Amelie. Je l’ai pris comme un cadeau car effectivement, cela permet au lecteur de se concentrer sur l’enquête, ses développements et surtout sur les personnages qui sont pour la plupart d’entre eux odieux. Il n’y a pas de lumière dans Dégradation, même pas une petite lueur d’espoir.

Dégradation est le premier roman de l’auteur traduit en français. Je salue au passage le travail de la traductrice, Isabelle Maillet, qui restitue formidablement bien l’atmosphère glauque, froide et pesante qui règne dans ces landes.

J’ai énormément aimé ce roman noir qui m’a complètement absorbé le temps de sa lecture et c’est quand même bien ce que l’on cherche, nous, les amateurs de cette littérature. Les éditions du Seuil vont continuer de traduire les autres romans de l’auteur et je serai au rendez-vous, sans faute.

Prenez le temps, il en vaut la peine, de lire la brillante et captivante chronique de Dégradation sur Passion Polar, cela achèvera de convaincre les indécis et les timorés : https://www.passion-polar.com/degradation/

Quatrième de couverture

Au plus profond de l’hiver, dans la lande rugueuse et désolée du nord de l’Angleterre, une jeune fille disparaît. Deux hommes la recherchent : le détective James Brindle, solitaire, taciturne, obsessionnel, et Roddy Mace, ex-journaliste des tabloïds fuyant son passé de débauche à Londres. Ils ne tardent pas à dénicher le suspect idéal : Steven Rutter, terrifiant personnage, plus proche de la bête sauvage que de l’homme, qui vit retiré dans une ferme isolée et rumine de sombres secrets. Mais il n’est pas le seul, et ce qui s’annonçait comme un banal fait divers va bientôt basculer dans l’horreur, à mesure que Brindle et Mace plongent dans les coulisses insoupçonnées de la vie du hameau.

 

 

Dégradation

Titre original : Turning Blue

Benjamin Myers

Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet

Éditions du Seuil (septembre 2018)

Publié dans polars anglais

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Commenter cet article

Bruno Le Mulot 27/05/2019 18:33

Salut mon ami Jean !!! magnifique chronique qui rends bien toute les qualités de ce premier roman qui nous annonce un auteur de talent ! J'espère qu'elle donnera à beaucoup l'envie de découvrir cet écrivain ! et merci pour la recension vers mon article !! Amitiés ! ;)