Demain c'est loin - Jacky Schwartzmann - Éditions du Seuil (Cadre noir)

Publié le par Jean Dewilde

 

Ce livre, c’est du bonheur, du rire et des grincements de dents. On a coutume de dire qu’on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, ce qui sous-entend qu’il faut choisir son interlocuteur avec soin quand on aborde certains sujets. Le romancier lui ne choisit pas son lecteur et s’expose donc autant aux louanges qu’aux critiques acerbes. Tout ceci pour dire que l’auteur de Demain c’est loin a beaucoup osé en s’engageant sur un terrain miné et semé d’embûches. Audace payante, pari réussi, un roman noir et drôle que j’ai dévoré.

« J’avais un nom de juif, une tête d’Arabe, le physique de Philip Seymour Hoffman mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt.

François Feldman, trente-neuf ans, vient de créer sa propre petite entreprise. Elle n’est pas particulièrement innovante, encore moins révolutionnaire mais c’est la sienne. Une boutique de fringues dans laquelle il vend exclusivement des T-shirts et des sweats sur lesquels il imprime des citations de son acabit, genre « Puisque je vous dis que ça passe ! Capitaine du Titanic. » Ce matin-là, il a rendez-vous dans son institution financière auprès de sa conseillère, Juliane Bacardi. A son propos, François dit : C’était une Française ultra Française, de bonne famille, bien élevée, le genre de meuf qui ne dit jamais par contre mais en revanche. Il se doute bien que la Bacardi ne l’a pas convoqué pour le féliciter de ses excellents résultats. En effet :

- Monsieur Feldman, j’ai peur que nous ne puissions plus vous suivre. Vous avez fait un chèque de huit cent cinquante euros, que je devrais bloquer.

- Vous pouvez pas, c’est mon fournisseur pour les T-shirts !

- Je sais, mais vous êtes vraiment dans le rouge. Je ne vous rendrais pas service.

- Écoutez, c’est pour un nouveau modèle.  Je vous assure qu’il va cartonner.

- C’est quoi, cette fois ?

- La citation, c’est : « Bonjour, c’est bien ici Charlie Hebdo ? » Et c’est signé Chérif Kouachi.

- Non ! Vous plaisantez ? Vous ne pouvez pas faire ça !

- Ben si. Ça va se vendre dans la cité, vous verrez. Je connais bien les Buers, j’y suis né. Rien que là-bas, je sais que je pourrai en vendre des tas. Les gens vont se marrer.

- Mais c’est…c’est odieux, enfin !

- Ben les gars de Charlie Hebdo se moquent de tout le monde, eux, et on dit que c’est de l’humour. Quand c’est l’inverse on dit que c’est odieux.

Au vu de ce prologue, il est difficile d’imaginer que ces deux-là puissent s’échanger autre chose que leur mépris mutuel. Leur destin va se trouver étroitement mêlé par ce que l’on appelle communément un très malheureux concours de circonstances. François Feldman, le Gros, le Juif, rend visite à Saïd qui règne en maître sur la cité des Buers et ses trafics. Ce n’est pas une visite désintéressée, il a un nouveau projet (pas celui des T-shirts et des sweats floqués) pour lequel il a besoin de pognon. Saïd, c’est le meilleur pote de François, ou plutôt était le meilleur pote de François. Saïd l’envoie sur les roses. Alors qu’il redescend les escaliers de l’immeuble, acenseur en pane, François aperçoit une Audi A3 dont le conducteur se fait emmerder par des jeunes en scooter. Est-ce le stress, la peur, la panique ? La voiture accélère brutalement et vient s’encastrer dans un mur ; entre le mur et l’avant défoncé de l’Audi, Ibrahim, le cousin de Saïd, vit ses derniers instants ; au volant de l’Audi, en proie à un total effarement, Juliane Bacardi qui prononce ces mots que tous entendent, à commencer par Saïd : « Aidez-moi, Monsieur Feldman ! Aidez-moi ! »

Rien, plus rien ne peut sauver François, Juliane non plus d’ailleurs. La cavale, rien que la cavale, illusoire. Recherchés par les flics et par Saïd. La poisse, l’impasse ! Alors, oui, Demain c’est loin.

La botte secrète, l’espoir insensé, c’est le père Bacardi. Un magnat de l’immobilier qui a autant d’immeubles que de gens qui lui doivent quelque chose. Un réseau tentaculaire de relations, du simple flic au commissaire divisionnaire, du greffier au juge de la cour d’assises, des contacts dans tous les domaines et tous les milieux, à tous niveaux.

Ce roman qui fait moins de deux cents pages est une réussite absolue.  Cette fiction qui fait se heurter deux mondes totalement antagonistes et coupés l’un de l’autre, se joue magistralement des clichés et des stéréotypes. François Feldman et Juliane Bacardi incarnent à merveille le gouffre qui les sépare, un abîme d’ignorance, de préjugés, de rancœur et de différences. Il est vrai que les circonstances les contraignent à s’entendre, au moins pour un temps, le temps que les choses se tassent.

Au départ, François et Juliane éprouvent l’un pour l’autre une haine quasi atavique. Ce n’est que petit à petit qu’ils découvrent, souvent en s’engueulant, que ce n’est pas si horrible que cela d’être ensemble. Surtout, ils comprennent que c’est parce qu’ils ne savent rien du monde de l’autre que leurs discussions s’enflamment et les renvoient chacun dans leur coin du ring. Chacun joue à la perfection le rôle que la société leur a attribué. Petit à petit, cette prise de conscience leur permet des échanges plus vrais, plus sincères. Sans se l’avouer, ils commencent à éprouver du plaisir à cette cohabitation forcée.

Une chouette intrigue et elle l’est jusqu’à la dernière page, des dialogues d’une très grande saveur et d’une grande justesse, l’auteur ne ménage ni la chèvre ni le chou ; selon l’expression consacrée, une histoire très politiquement incorrecte mais dans laquelle se mêlent ironie et tendresse. Un bouquin qui me conforte dans l’idée que si l’humour gouvernait le monde, l’être humain se porterait beaucoup mieux.

Jacky Schwartzmann est née le 30 juillet 1972. Il a pas mal bourlingué dans différents domaines. Il a notamment travaillé dans une multinationale, expérience qui lui a inspiré son roman Mauvais coûts (Éditions Points 2017) dans lequel le lecteur suit les tribulations d'un acheteur cynique et misanthrope, aussi amoral que l'entreprise qui l'emploie. Ouvrage récompensé par Le prix de la Page 111 (2018).

Demain c’est loin (Éditions du Seuil, 2017) a reçu le Prix Transfuge 2017 du meilleur espoir polar, le Prix du roman noir du Festival international du film policier de Beaune et le Prix Amila-Meckert 2018.

Demain c’est loin est un roman drôle, intelligent, qui fait du bien et qui nous fait réfléchir sans réfléchir, c’est bien assez, non ?

 

Demain c’est loin

Jacky Schwartzmann

Éditions du Seuil (octobre 2017)

Publié dans polars français

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